90 Spontanes
Posté le 07.06.2007 par alineas
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Paroles d’hier - Paroles d’aujourd’hui
« Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance.
- D’adolescence plutôt. A 22h, en direct sur France 2.
- Je ne comprends pas pourquoi tu … »
Elle a déjà raccroché. Douze ans de silence, puis ces quelques mots crachés au téléphone. Mes souvenirs reviennent. Je vois Sonia, échevelée, pieds nus, le peignoir en bataille, à peine refermé sur sa poitrine.
« C’est toi qui a crié? Que se passe-t-il ? »
Et j’entends ma mère hurler sur le palier : « Demain matin tu quittes cette maison, je ne veux plus jamais te voir ! ».
« A qui parle-t-elle comme ça ?
- A moi » m’avait répondu Sonia, les joues en feu.
Au matin, son lit était vide. Sous l’oreiller, je trouvai un foulard de mousseline roulé en boule, encore trempé de larmes. Dans la cuisine, ma mère préparait du café. Je remarquai ses yeux bouffis, ses lèvres pincées. Elle répondit à peine à mon « bonjour maman », lancé sans conviction.
« Sonia a pris un taxi pour rentrer chez elle, jeta-t-elle d’une voix étouffée.
- Mais Sonia…
- Ne parle plus jamais d’elle !
- Et papa ?
- En mer, comme d’habitude. Et arrête de poser des questions ! Les vacances sont finies, on part demain ».
J’ignore ce que Sonia est devenue ensuite, car elle n’a plus donné signe de vie. Dès la rentrée, mes parents m’ont expédiée en pension « pour préparer sérieusement le bac » disaient-ils. Mortifiée, j’ai pourtant accepté la décision avec un certain soulagement, comme une punition que l’on sait méritée. Après tout, c’est moi qui avais insisté pour inviter Sonia pendant les vacances.
Le programme télé va peut-être me fournir quelques indices : France 2, 22h00. «Paroles d’hier - Paroles d’aujourd’hui» En direct - Présenté par Marjorie Clairevoix. Des hommes, des femmes issus de milieux divers, évoquent leurs souvenirs de jeunesse et confient leurs joies, leurs peines, leurs regrets. Ce soir sur le thème : « amitié et trahison ». Une douleur amère me serre la gorge.
22h00 : je suis devant ma télé. Marjorie Clairevoix présente ses invités. Un par un la caméra les balaie en gros plan. Voilà Sonia. Je la reconnais avant l’annonce de son prénom. Elle n’a pas changé, un peu maigri peut-être. Adolescente, elle était du genre « pulpeuse », qui attirait souvent les regards masculins.
Elle décrit une relation privilégiée avec le père de sa meilleure amie. Les larmes aux yeux, elle évoque la violence de la mère, le départ au petit matin. Jetée dehors comme une voleuse ! Elle insiste sur les tourments de l’innocente trahie, injustement rejetée. Aurait-elle deviné ? Mais je ne peux pas en entendre davantage. J’éteins brutalement le poste en l’invectivant : « Moi aussi j’ai été rejetée ! Moi aussi j’ai souffert ! »
A l’époque, ma mère passait ses journées d’été dans l’arrière-pays. Elle plantait son chevalet sur les places de village et peignait sans relâche jusqu’à l’heure de l’apéritif, qu’elle partageait souvent avec les touristes venus admirer ses toiles.
Mon père sortait quotidiennement en mer. Sonia avait pris l’habitude de l’accompagner, de temps en temps d’abord, ensuite tous les jours. Mes piètres résultats scolaires me valaient des devoirs de vacances alors que Sonia se rengorgeait d’un 18 à l’épreuve orale du bac français. Pour couronner le tout je souffrais du mal de mer ! Alors je restais seule, allant et venant, passant de la terrasse écrasée de soleil à l’obscur silence de la maison. Je guettais leur retour, impatiente de compagnie mais aussi agacée, puis, les jours passant, excédée par leur complicité joyeuse qui faisait écho à ma solitude. Leur indifférence à mon égard devenait insupportable.
Un soir je les ai vus revenir la main dans la main, comme deux tourtereaux. Ils étaient presque arrivés sous la terrasse lorsqu’il s’est arrêté devant elle : d’un geste tendre, il a noué autour de son cou les pans d’un foulard qu’il lui avait sans doute acheté sur le port, car je ne l’avais jamais vu sur Sonia auparavant. Elle a relevé la tête vers lui, le fixant d’un air à la fois enfantin et terriblement aguicheur. Ils ne m’avaient pas remarquée. Je me suis sauvée dans ma chambre pour cacher mes larmes et ma rage. Sonia me dégoûtait et me fascinait à la fois. Comment avait-elle pu, en quelques jours, subjuguer mon père à ce point ? Et lui, que lui trouvait-il que moi, sa fille, je n’avais pas ?
Ce soir-là, souffrant d’une insolation, mon père a été se reposer, réclamant qu’on lui apporte de l’aspirine. J’ai proposé à Sonia de lui rendre ce service, puis j’ai rejoint ma mère dans la cuisine. Pour une fois, elle était rentrée tôt. Avait-elle des doutes elle aussi ? C’était le moment de parler. Quelques mots ont suffi, proférés comme on recrache un fruit trop amer. Papa avec Sonia. « Vas-te coucher ! m’a-t-elle ordonné, je règlerai ça plus tard avec ton père ». A cet instant j’ai compris que rien ne serait plus comme avant.
Il y a eu mon séjour en pension. Le divorce de mes parents, la même année. Ces événements marquèrent la fin de mon adolescence insouciante.
Ma mère a toujours refusé de reparler de cette histoire qui a brisé son couple. Seule, alcoolique, elle est morte l’année dernière.
Quant à mon père, il a refait sa vie plusieurs fois, choisissant au fur et à mesure qu’il vieillissait, des compagnes de plus en plus jeunes. Il a oublié qu’il avait une fille.
Sonia m’a volé une place que jamais je ne retrouverai. Elle a aussi commis l’imprudence de faire revivre le passé. Le coup de téléphone d’abord, ensuite ce déballage indécent à la télé.
Je saute dans un taxi. Le hall de France 2 est vide à cette heure-là. Je n’ai qu’à suivre les indications des écrans d’accueil pour rejoindre le studio. J’entends le générique de fin de l’émission. Je cours. Sonia sort la première. Comme toujours, devant les autres. Je me plante devant elle : « Tu as bien fait de me prévenir. Voilà de quoi sécher tes larmes ! » A son regard je comprends qu’elle a reconnu le foulard que lui avait offert mon père. Elle se demande comment je l’ai récupéré. Perplexe, elle tend une main hésitante pour le saisir. Moi, je n’hésite pas. Je n’ai plus de temps à perdre. La lame du couteau s’enfonce sous ses côtes. Elle porte à son ventre la mousseline orange qui se teinte immédiatement d’un rouge sombre et épais. Pour elle c’est fini.
Personne ne m’a vue. Je m’enfuis dans les couloirs vides de France 2. Je traverse l’avenue en courant pour rejoindre le taxi qui m’attend. Une lumière éblouissante jaillie de nulle part explose mon corps dans un grand fracas de tôle…
L’homme est penché sur la jeune femme. Il examine attentivement son visage, sonde ce regard qui fixe le néant. Il tremble, il gémit. En balbutiant il explique aux policiers qu’elle s’est jetée sur son capot alors qu’il changeait de file pour se garer. Il est venu chercher une amie qui participait à une émission sur France 2, il demande qu’on la prévienne. Elle s’appelle Sonia M..
Je flotte au-dessus de l’attroupement qui s’est formé autour de mon corps. La voix de l’homme monte vers moi, douce, apaisante. Elle me murmure des mots de mon enfance. « Ma toute petite… ma fille… ».
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Posté le 07.06.2007 par alineas
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Âmes célèbres
"Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance.
- Comment s'il vous plaît ?
- Oui, j'ai ressenti que tu allais plaider l'enfance malheureuse, une mère légère peut-être, un père autoritaire. Que sais-je ?
- Je prie vous, me laisser tranquille.
- Ah ?
- Je ne veux pas aux étrangers parler. Clair ?
- Etranger, étranger. Mais c'est du passé mon ami. Nous sommes tous égaux maintenant. Regarde-nous, regarde comment nous sommes ! Des âmes..., invisibles, pfft, pfft !
- Laissez-moi en paix !
- Mais il n'y a plus ni Français, ni Prussiens, ni Anglais ! Ah, ceux-là ! Rien que le nom... Heureusement que je n'en reconnais aucun ici !
- Ja, pareil pour moi. Aussi, j'ai les Anglais pas aimés. Ils ont ma peau eue. Pourtant...
- Pourtant quoi ? Tu regrettes ?
- Je regrette rien, du tout, rien. Je regrette seulement que vous me dites Tu. Je n'aime le tutoiement pas. Clair ? J'ai élevé moi à un rang, un rang ! Tout à fait vraiment kolossal. S'il vous plaît, dites Vous à moi. Merci bien.
- Oui, oui, bon ! Fais voir... oh pardon ! Monseigneur, daignez découvrir vos chevilles ! Elles enflent, comme ils disent sur terre aujourd'hui ?
- Chevilles, chevilles ? C'est pour les meubles ça ! Mais jamais j'ai menuisier été. Jamais menuisier. Seulement peintre un peu, oui, artiste peintre.
- Oh, la peinture ! Delacroix, Géricault !
- J'aime vos impressionnistes davantage. Petites touches, passages subtils, force dans douceur, so...
- Je ne les ai pas connus. Ils ont dû venir après. C'est vrai qu'un siècle nous sépare, Vous et moi.
- Ja, du 20e siècle je dois être le plus haï personnage, en Europe et en Russie.
- Et bien moi, je suis mort dans une île en 1821. J'aurais dû passer bien avant vous devant Saint Pierre.
- Il paraît que les âmes célèbres, ensemble sont jugés.
- Oui, et bien tout ça c'est bien joli, mais notre jugement dernier n'avance pas. Il y a tellement de monde !
- Beaucoup de gens, oui, beaucoup de gens qui ne pas brûler veulent. Je les comprends. Pour de nombreux gens, la chair roussie sent mauvais. Pour moi, au contraire...
- Euh, voyons, oui, oui, pour moi aussi, Noël, la dinde, la poule au pot comme disait un de mes pré ...
- Jouisseur ! Profiteur !
- Vous n'avez pas profité un peu de la vie ?
- Non justement. Ma vie a difficile été. Pas de parents, la grande guerre, et ma grand'mère, à Vienne, une mauvaise femme, impure, je la soupçonnais. La faim, pas d'espoir. La crise, les politiks, pleins les poches, banquiers, affairistes !
- Nous y voilà. Les voilà ces fameux souvenirs d'enfance !
- Ja ja, souvenirs, souvenirs d'adulte aussi, un anéanti pays, des crever de faim gens, mauvais moral. On devait quelque chose faire. Je l'ai fait. J'ai pris le pouvoir, avec nombreuses péripéties, Munich, le Reichstag. Des hommes sont morts. Il fallait que ça soit. Ja, sacrifices de braves. Sacrifices de Mensch aussi. Nécessaire. Gel ! Ach, je m'emporte. Eva wurde me gronder.
- Et bien, puis-je vous dire ce que, moi, je vais plaider ? Hé, hé?
- ...
- Je compte plaider...
- Je ne suis pas intéressé. Cela est pour moi complètement égal.
- Un peu de coeur, Monsieur. Nous sommes sur le même petit nuage si je peux dire. Aujourd'hui même, nous serons fixés sur le sort de notre âme, pour l'éternité.
- So, gut, gut, dites-moi, mon ami.
- Tout d'abord, savez-vous que nous nous ressemblons vous et moi ? Des parents modestes, un même parcours, militaire et politique, long et besogneux, de mêmes batailles dans les sables d'Afrique, dans la neige de Moscou. Puis, vous comme moi avons été, disons, trahis par des incapables. Bref...
- So, was werden Sie plaider ?
- Ah oui. La folie, je vais plaider la folie. Voyez, je suis un méditerranéen, moi. A mon époque, pour s'en sortir, il fallait s'exiler sur le continent. Chez des gens durs, peu accueillants. Pas de cigale, pas d'olive, mais des pavés, des plaines de blé. Je crois sincèrement, sincèreument-hé, que je suis devenu fou, fou de pouvoir, ivre de puissance. Et, en plus, cette Joséphine qui ne me donnait pas d'enfant...
- Achtung, voilà le nuage qui s'ouvre ! C'est mon tour ! C'est à moi ! J'ai élevé moi à un rang, un rang ! Tout à fait vraiment kolossal. Clair ? Je veux chez Saint Pierre entrer... Ach, Saint Pierre, merci me recevoir. Sortez vous, tous les autres, Raus ! Oui toi aussi le Mensch avec les lauriers sur la tête ! Sors de là, ton procès est fini ! Laisse-moi seul avec Sankt Peter ! Mais, mais, que..., Mensch, ta toge, je suis pris dans ta sale toge, dégagez, lâche-moi ! Mais... Au secours Napoléon, mon ami, Napoléon, aidez-moi, retenez moi, ce Mensch m'entraîne vers l'enfer...
- Je ne peux pas, Adolphe, oui, moi..., moi aussi. Ah, je suis entraîné avec vous. Mais, cette âme en toge, on dirait..., mais, oui, un Romain !
- Un Romain ? Un Italien ! Serait-ce le Duce ? Mussolini, dégagez votre habit ! Via ! Via ! Gott ! Lass mir ! Signor Benito, vous me reconnaissez ? Bitte, Hilfe, e pericoloso ! Seccuro !
- Paix ! Je ne suis pas votre Mussolili. Je me nomme Cesar Imperator. Ecoutez-moi ! Saint Pierre me condamne à l'enfer éternel. Toi, Napoléon, tu es la réincarnation de ma personne ! Toi, Adolphe, tu es la réincarnation de Napoléon ! Pas de jugement pour vous. Nous allons tous...
- Aber, qui est la réincarnation de moi ?
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Posté le 03.06.2007 par alineas
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1 bis
- Alors tu vas vraiment faire ça ? Évoquer tes souvenirs d’enfance ! Recommencer encore et encore ? Non ? demande l’homme.
- Si ! Siiiii ! Sissi ! chantonne la jeune femme sans le regarder, chaque fois qu’il le faudra ! chaque fois qu’il l’a fallu !
Arriver rue Bellavoine. Apprendre à épeler B-E-2L-A-V-O-I-N-E. 1 bis. Habiter le cinquième palier, soit le deuxième étage et demi ! Découvrir le jardin, la cascade, « Les Eaux Vives » qui donnent leur nom à la résidence. Oser franchir les trois pierres du gué pour passer de l’autre côté et monter jusqu’au déversoir. Éssayer d’attraper des têtards et pourquoi pas des salamandres. En apercevoir une ! Courir, jouer, voir un jour la foudre tomber sur les cisailles à manche de bois du gardien.
Passer devant le bâtiment A. Pas derrière, les buissons sont trop sombres.
Longer le bâtiment C et monter le petit chemin où l’on s’assoit, quelquefois, pour apprendre ses leçons au pied de l’acacia. Continuer le chemin le matin pour en sortir rue Victor Hugo. Suivre la rue bordée de grands jardins de propriétés laissées à l’abandon. Territoires interdits aux jeux, territoires de jeux interdits !
Tourner côte de Versailles et descendre le raidillon, long escalier qui mène à l’école « Général Leclerc », près de la maison du sculpteur. Ses statues ornent la façade de l’école maternelle. Le raidillon est étroit et, quand on est seule, les pas résonnent, on a peur et on dévale à toute allure.
Directeur de l’école des garçons, Monsieur Moulinneuf. Directrice de l’école des filles, Madame Moulinneuf. Ils font tous les deux classe aux CM2.
Avec les filles, il y a aussi des « grandes » en classe de certificat d’étude, quatre ou cinq dont 2 sœurs, les « Marie…. ». Écouter les leçons de la classe de « certif » quand on a fini ses exercices. Être envoyée par Madame, porter un mot à Monsieur. Traverser le couloir silencieux. Franchir la porte qui sépare les deux parties du bâtiment. Frapper à la porte de Monsieur. Ouvrir la porte.
Les garçons, quelle émotion ! Donner le mot et repartir dans le silence des couloirs, hors du temps.
Jouer à deux balles à la récré et chantonner : « Partie simple, de la simple, sans bouger, sans parler (hum, hum), sans rire, d’une main, de l’autre……
Repartir le soir après le « cours », par l’Ermitage, le raidillon est trop sombre. Passer devant « Les Castors » et imaginer ces animaux constructeurs à chaque fois. Traverser la station Elf, les « ronds rouges », puis les « Eaux Vives-Le Verger ». Arriver au 1bis.
Jouer, quelquefois, dans le jardin bordé par la rue de la Mine, la rue Bellavoine et l’avenue du Général de Gaulle. N’avoir pas cours un jour, parce que, justement, le Général passe par Le Pecq. Etre alignés à L’Ermitage et le voir debout dans sa D.S. noire.
Être admise au lycée, pas au C.E.G. Forcément, Prix d’Excellence, Salle des Fêtes, Monsieur le Maire, une pile de livres reliés en rouge !
Partir alors du 1 bis le matin, monter la rue Bellavoine, la rue de Saint-Germain. Traverser au feu et passer devant le Lycée Marcel Roby… Les garçons, quelle émotion ! Rue Giraud Teulon, rue Alexandre Dumas, longer l’école privée dont on se moque au Lycée de jeunes filles Claude Debussy. Arriver à « La Grotte », le bâtiment des sixièmes et des cinquièmes. Quatorze minutes, montre en main !
Le soir, on accélère au retour. D’abord la rue de Saint-Germain descend et puis, les maisons qui la longent sont en mauvais état. Quelquefois une voiture noire vous frôle en passant et on a le cœur qui bat. Le bougnat fait encore le coin de la rue Bellavoine où la clinique « Les Tilleuls » semble si mystérieuse.
Aller à Saint-Wandrille à la messe et au catéchisme. Une seule tour, un seul clocher et jamais assez de sous pour le deuxième. Connaître le Curé, ancien prisonnier dans les camps comme son frère l’Abbé. Plus tard, fréquenter la chorale. Répéter au presbytère une fois par semaine. Redescendre tous ensemble, après la répétition, la rue Bellavoine, éclairée par quelques rares lampadaires. Les garçons, quelle émotion !
Participer au rêve fou du Curé de bâtir une Maison Paroissiale, et faire la kermesse alors que c’est juste une structure en béton brut. Après, il n’y aura plus de sous pour continuer. Le vieux Pecq, l’école du Centre, la rue de Paris, les cafés sombres, les deux boulangeries côte à côte - une histoire de famille. L’une fait un pain moderne et sans goût, l’autre des baguettes à la mie jaune et goûteuse. En face, il y a une grande épicerie, entre la Poste et la pharmacie.
Aller faire les courses le mercredi à l’épicerie et revenir au 1 bis le dos tordu par le poids du panier - un bras puis l’autre - à petits pas rapides. S’arrêter le long de l’avenue, le long des jardins redevenus sauvages jusqu’à la rue Bellavoine. Éviter surtout la rue de la Mine qui fait si peur avec ses maisons délabrées et ses voitures noires cabossées.
Avoir quatorze ans, un Solex et pousser l’exploration jusqu’au « Domaine de Granchamp » si grand, si riche… Aller voir les amies de lycée. Explorer les Vignes Benettes et découvrir dans le désordre, le Café, le bowling, la piscine, la salle de répétition. Une église si moderne. Et encore quelques vergers.
Vivre.
Et découvrir un jour qu’il y a des immeubles absolument partout là-haut. Que les rues de Granchamp sont toutes petites. Que rue de Paris, tout a changé. Que la poste a investi le rêve du Curé et sa Maison paroissiale. Que l’école du Centre est ornée d’un magnifique trompe-l’œil. Qu’il n’y a plus de jardins abandonnés le long de l’avenue mais des logements. Que la rue de la Mine est toute droite et toute neuve. Que, route de Saint-Germain, les maisons ont toutes été rénovées et que le bougnat n’y est plus. Que les lycées sont devenus un et mixte. Que « La Grotte » a disparu au profit d’un parking.
Que l’école « Général Leclerc » est mixte elle aussi. Que le raidillon existe toujours. Que le long de la rue Victor Hugo, les anciennes propriétés ont laissé leur place à des résidences chics.
Que l’accès aux « Eaux Vives » dans cette rue a été fermé. Que la cascade est toujours là et que le gué qui impressionnait tant fait tout au plus soixante-dix centimètres.
Mais que Saint-Wandrille, n’a toujours qu’une seule tour-clocher !
Murmurer ainsi encore et encore. Se taire.
Se bercer aussi en parcourant les chemins de l’enfance les soirs de désespoir.
S’endormir enfin !
Pour oublier avoir été suivie un soir d’hiver. La rue était déserte. La voiture noire s’est arrêtée. Courir ! Crier ! L’homme a été plus rapide et l’a embarquée. Il y a huit ans.
Et pendant huit ans, pour ne pas oublier qui elle est, d’où elle vient, pour exister malgré tout, pour espérer toujours, jour après jour, elle a recréé son histoire.
Pour oublier la peur, puis la honte, puis la culpabilité d’être ainsi prisonnière jusqu’à il y a un mois où elle s’est échappée.
Pour oublier que sa famille l’a oubliée. Sans doute. Sans aucun doute ! ainsi que lui répétait l’homme de la voiture noire.
- La séance est finie. On se revoit, demain même heure ! dit l’homme en blouse blanche.
- À demain ! chantonne la jeune femme, en quittant la pièce.
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Posté le 01.04.2007 par alineas
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Elle et moi
Elle et moi, on se connait depuis que nos mères nous ont imaginés. Nous sommes nés la même année, nous sommes allés à la même école et je l’aime depuis mon premier souffle. Elle fait partie de mon univers depuis que mon univers existe et je refuse de vivre un seul jour loin d’elle, loin de Gaza.
Depuis quelques temps, elle joue avec moi. Pas à nos jeux d’enfants, non, elle attend autre chose. Elle attend de moi quelque chose. Elle reste là à me toiser avec ses yeux comme des astres, croise les pieds, joue avec ses doigts. Aurais-je le courage ?
Elle a ce geste ancestral de ramener sa mèche de cheveux derrière l’oreille. Elle me dévoile un lobe couleur de miel ourlé avec tant de délicatesse qu’il en est impudique. Mon cœur s’emballe. Elle le sait. Ses yeux parfumés à l’extrait de ciel pur me dardent de coté et un sourire sur ses lèvres illumine la Terre entière.
En un éclair je suis près d’elle. Elle n’a pas bougé d’un cil. Nos regards se soudent, nos corps sont des aimants. Au contact de sa bouche, je deviens un homme. Je goûte ses lèvres et je voudrais sentir, voir et écouter de concert, mais j’ai le souffle court et je n’entends que mon cœur fou. Une explosion de bonheur à mes oreilles.
Tout à coup, elle ouvre la bouche et se presse encore plus contre mon corps. Je la serre de mes bras d’homme tout neuf. Elle s’abandonne et pousse un gémissement. J’explore sa bouche avec ma langue, tout y est bon et chaud…mais un goût de sang me surprend. J’ouvre les yeux et quitte ses lèvres pendant qu’elle s’écroule à mes pieds.
Une balle perdue sans doute.
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Posté le 09.02.2007 par alineas
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LA, C’EST NOUS SUR LES PHOTOS
« Catherine et Dominique vous présentent leurs meilleurs vœux pour 1956 ». Deux petits portraits en forme de blasons nous représentent, nous les jumeaux, fille et garçon. Nous avions l’habitude de nous faire photographier par un ami de mes parents qui possédait un laboratoire à Sainte Geneviève des Bois. Nous allions avoir deux ans. Je porte une robe à smokes et à col rond, indémodable vêtement d’enfant. On en devine les manches ballon. Dominique porte presque la même chose mais à col pointu pour les garçons. Je figure à gauche, mon frère à droite.
Je souris timidement, un tout petit sourire , la tête un peu rentrée dans le cou ; mes cheveux sont raides et courts ; mes yeux supplient ; je veux faire plaisir mais je m’excuse d’avance si je n’y réussis pas. Mes joues sont rondes et veloutées. Je dois avoir les bras ballants, ne sachant qu’en faire.
A droite, Dominique. Il pose comme Mamy sait le faire sur les photos. Son sourire est tout aussi petit que le mien mais plus engageant. Ses cheveux plus longs paraissent bouclés. Ses grands yeux ne supplient pas mais regardent droits devant lui. Son regard déjà myope renforce la mélancolie du portrait. Sa main gracieusement posée sur la base de sa gorge lui donne un air de putti. Je le trouve adorable et c’est lui qui récolte les compliments.
« Bonne et heureuse année 1959 ». Catherine et Dominique ont grandi. Nous allons avoir cinq ans dans quelques jours. Nous avons pris de l’assurance mais aussi un visage chiffonné comme deux enfants délaissés. Nous sommes cette fois photographiés ensemble sur le même portrait. Je suis à l’arrière-plan, plus forte, plus grande. Je porte un pantalon sombre dont je ne sais plus la couleur, un pull blanc et un petit gilet dont le souvenir me poursuit. Il est de la douceur d’un petit animal bleu ciel et blanc. Je me souviens avoir porté ce gilet le plus longtemps que j’ai pu. J’ai dû ressentir une grande perte lorsque, trop petit ou trop usé, je l’ai abandonné. Longtemps, j’ai cherché si j’avais eu un « doudou », le fameux objet transitionnel. Si il y en eut un, ce fut sans doute celui-là. Je souris toujours ; j’ai appris cela : sourire. Mes cheveux ont poussé et depuis la dernière fois légèrement bouclés. Mes joues sont tout aussi veloutées qu’en 1956 mais mes yeux sont cernés comme celle d’une petite fille mal aimée par sa maman. Dominique, au premier plan s’appuie complètement sur moi. Il a compris : toute sa vie, il s’appuiera sur moi. Il est souriant ; il porte un joli gilet torsadé auquel il manque un bouton. Sa main gauche tient une grosse voiture en plastique, son objet à lui.
L’année d’après, je suis seule sur la photo. Je vais avoir six ans. Le photographe m’a offert l’autonomie. Je n’ai plus ni frère, ni mère, ni père, ni grands-parents. Mes cheveux ont encore poussé et cette fois-ci, ils se déversent sur mes épaules en anglaises. Mamie y a veillé ; peut-être pour la photo. Mon sourire devient légendaire comme mon petit gilet angora rayé bleu et blanc. Mes yeux sont grands, rieurs. Ma fossette au menton s’est affirmée. Je suis prête à investir le monde. Le photographe a proposé un cadre bordé de miroirs pour encadrer mon portrait. Mamie a posé un edelweiss, la fleur immortelle, sur mon cœur, pour me porter bonheur a-t-elle dit ou peut-être est-ce moi qui ai deviné. Bien plus tard, mes enfants me reprocheront de cueillir ces mêmes fleurs dans un champ en montagne, par brassées, dans un endroit interdit et protégé : des immortelles cependant destinées au cœur de mes filles.
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Posté le 05.02.2007 par alineas
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Je suis le dieu de la mer et j’ai longtemps reposé au fond des océans.
Je représentais la peur des hommes sur les vastes mers et pour mieux m’honorer, ceux-ci m’avaient fait construire une magnifique statue dominant la Méditerranée. Ma statue, toute de pierre claire, était saluée par tous les équipages qui quittaient le port : « Ceux qui partent en mer, te saluent ! ». Et, tous les soirs, un homme chargé d’une torche, escaladait mon corps par un escalier secret pour allumer les pointes de ma couronne et guider ainsi les bateaux qui rentraient. J’étais alors très honoré comme protecteur et guide.
Mais un jour, il y eut un fort tremblement de terre, quelque part, très loin, qui entraîna un raz de marée si puissant qu’il mit à mal ma statue, laquelle, après avoir tenté de résister en vacillant d’un côté à l’autre, s’écroula en trois morceaux dans l’eau de ma mer.
Personne ne songea à me récupérer et je croupis là très longtemps, baladé de temps à autre par les fortes tempêtes, éloigné peu à peu de mon port favori vers des fosses plus profondes.
Or, un jour, un chalutier de fort tonnage m’accrocha, y abandonnant son chalut. Le capitaine signala le fait et bientôt, une expédition scientifique vint à ma recherche. On ne retrouva que mon buste, qu’on s’empressa d’installer dans un musée ensoleillé après m’avoir nettoyé, brossé, essuyé et même caressé.
Installé sur un piédestal, je veillai à nouveau, non plus sur les bateaux mais sur les visiteurs qui venaient nombreux m’admirer. Les hommes prirent l’habitude de caresser mon cœur, signe pour eux de force et de courage. Je devins un objet de pèlerinage. A force de caresses mille fois répétées, un jour, un petit éclat brillant apparut à l’endroit de mon cœur. Un gardien s’en aperçut un matin en tirant les rideaux à l’ouverture de la salle, un éclair de lumière lui chatouilla l’œil.
Les savants se réunirent, m’étudièrent, me transportèrent dans leur laboratoire, me radiographièrent et l’on découvrit que je cachais une merveille, une sorte d’armure d’or qui me servait de structure, pour tout dire un trésor.
Le directeur du musée décida de me ramener dans ma salle, non sans avoir fait construire un cube spécial pour me protéger des mains baladeuses. Le temps de faire aménager ce coffre de verre armé, le bruit de cette découverte historique se répandit dans le monde entier.
Lors de mon voyage de retour du laboratoire vers mon nouveau coffre, le camion dans lequel j’étais installé, fut victime d’un accident qui se révéla être un hold-up me concernant. On me transborda à bord d’un autre camion, puis à bord d’un bateau, pour m’emmener loin dans un port caché où l’on pourrait me dépecer en toute tranquillité afin de récupérer tout cet or.
J’étais mal attaché. Sans même qu’une tempête ne se lève, un léger roulis persistant me désarrima. Je déséquilibrai le bateau qui se retourna, me laissant libre de couler toujours plus au fond pour retrouver ma chère mer et son hospitalité.
Les journaux titrèrent : « Un trésor archéologique disparaît en mer ».
Depuis, je veille toujours, sur tous les disparus.
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Posté le 22.01.2007 par alineas
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Kamikaze
Je suis seul à le savoir, mais dans ce bus, il ne nous reste que quelques minutes à vivre. Je me concentre. Je veux mourir avec des pensées empreintes de vertu et de beauté. Le bus s'arrête. C'est l'ultime occasion de fuir la mort. Peu d'entre vous en profitent!
Juste avant de sortir du bus, une femme laisse tomber un petit carnet qui vient atterrir entre mes pieds. Je m’en saisis et la cherche des yeux, mais elle est déjà dans la rue. Je n’aperçois d’elle qu’un vol de cheveux bruns, une silhouette drapée d’un manteau long. Je me rassieds, ne sachant que faire de ce carnet. Les regards curieux de mes voisins m’empêchent d’y jeter un oeil, j’en ai pourtant très envie. Je me sens maintenant surveillé. Je place le carnet dans ma poche et referme soigneusement les pans de ma veste, dont je relève le col. À l’aide de mes doigts, je tente vainement d’identifier le contenu du carnet. Je sais qu'il ne me reste que quelques courtes minutes, mais à l’heure où tout devrait être clair, mes mains sont moites et mon esprit hésite.
À l'arrêt suivant, je sors du bus. J'ai échoué. Je serre fort les pans de ma veste, comme si elle pouvait cacher aussi mon désarroi. Sur le trottoir, je sors mon portable :
- Un problème technique, on reporte à demain. Je te rappelle.
Contrairement à mes habitudes, je rentre dans le premier bar qui se présente, je commande un café et je m’installe tout au fond de la salle. La hauteur des dossiers m’assure une alcôve d’intimité. Je sors le carnet. Je résiste quelques instants encore à sa lecture pour étudier sa couverture. C’est un carnet très féminin, avec un bouquet de roses imprimé sur un carton doux au toucher. Enfin, je l’ouvre.
Les pages sont noircies d’une écriture ronde et grande qui souffre manifestement de l’étroitesse du support, et se soucie peu des lignes. Son déchiffrage me donne du mal. Le serveur apporte le café et je me surprends à refermer le carnet et à le fourrer dans ma poche. J’attends qu’il s’éloigne. Puis j’entame enfin la lecture de ce qui a déjà changé le cours de mon existence.
Le carnet comporte des dates, mais des dates de nuits, parsemées de façon aléatoire au fil des mois. La première est la nuit du 7 au 8 octobre. De toute évidence, il s'agit d'une sorte de journal intime où cette femme a consigné ses rêves les plus marquants. Je me familiarise peu à peu avec son écriture, et je me plonge avec avidité dans la lecture de son carnet de rêves, qui me coupe du monde pendant plus d’une heure. Certains récits parviennent réellement à me terrifier, d’autres au contraire me plongent dans une sorte d’extase poétique. La sensualité et l’érotisme qui émanent de ce carnet ne me laissent pas indifférent. Je caresse l’idée de retrouver cette femme, moi qui sais tout de ses peurs, de ses envies et de ses désirs les plus secrets. Je tiens son âme, nue, couchée sur le papier, et je me laisse aller à imaginer son corps entre mes mains. J'ignorais être capable de ressentir de telles émotions. Dans ma tête, c'est la chute du mur de Berlin.
Le lendemain matin, je reprends le même bus. Je n’ai aucun mal à la repérer : elle écrit quelque chose sur un carnet. Elle porte le même manteau qu’hier et je reconnais ses cheveux. Je me poste juste devant elle et je sors ostensiblement le carnet de rêve en la fixant du regard pour ne rien rater de son émoi. Immédiatement, son visage s’anime et elle lève vers moi un regard plein de gratitude. Elle se lève et me remercie. Alors seulement ses joues s’empourprent et ses yeux fuient. Mais son regard revient s’accrocher au mien et me brûle le corps de son éclat. Tel le Phœnix, je suis en train de renaître de mes cendres.
- Sortons, je vous en prie.
Elle me suit.
C’est au moment où nous passons la porte que je le vois qui entre. L’autre. Je le reconnais immédiatement, il me ressemble tellement. Ils ont dû sentir que je flanchais hier. Et ils l’ont envoyé pour faire le boulot à ma place. Je devine à son regard métallique que c’est pour tout de suite. Il n’y a rien à faire.
Le bus explose au bout de la rue, ce qui précipita ma dulcinée dans mes bras. Plus vite que dans mes rêves les plus fous.
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