22 Narrateurs Photos Diegese
Posté le 03.06.2007 par alineas
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Dresde 1956
Anna, la boulangère regarde arriver son élégant voisin. Il est matinal comme d’habitude et porte un soin particulier à sa tenue. Son pantalon gris est parfaitement repassé et sa chemise noire flotte sur lui avec une nonchalance étudiée. Karl est militaire. Les hommes n’apprennent pas seulement à se battre à l’armée.
Il achète son petit pain habituel et échange quelques mots avec Anna.
Karl sourit en s’éloignant. Anna a un petit béguin pour moi. Il faudra y penser.
Mais Karl cache une fêlure qui le rend timide. Il garde des séquelles d’une blessure et d’une maladie de fin de guerre. Ma mémoire est comme cette ville, pleine de trous, songe-t-il. Il se souvient de son enfance, de ses parents et de ses frères et sœurs et pourtant, en dépit de ses efforts, il n’a pas pu les retrouver après la guerre. Sont-ils morts dans le bombardement de Dresde du 13 février 1945 ? Sont-ils installés en Allemagne de l’Ouest ? De la période de guerre, il ne connaît que ce que lui ont appris les archives et son dossier militaire.
Connaîtra-t-il un jour une renaissance comme cette ville ? L’extérieur de l’Opéra Semper a été reconstruit. Le Palais Zwinger est en cours de reconstruction. Les logements neufs donnent à la ville un air pimpant. La vallée de l’Elbe est si belle et la proximité de Meissen, capitale de la porcelaine de Saxe, ajoute au renom de la ville.
Il se dirige vers le square pour déguster sa friandise. Son regard est attiré par une revue en papier glacé dans le kiosque. Il l’achète et s’installe sur un banc pour la feuilleter.
Il est fasciné par une photo. Dresde un an après la guerre, quelle désolation ! Dix ans sont passés. Le square arboré a un aspect riant. Certains arbres sont vieux. Ils ont été épargnés par les bombardements.
Le photographe a su saisir la lassitude et la tristesse de ces gens qui déplacent des briques. Que vont trouver ces vieillards ? De misérables objets de tous les jours, si précieux pour les habitants, ou même des restes humains de personnes disparues. Karl a une bouffée de reconnaissance pour le photographe. Enfin, les Allemands ne sont plus présentés comme des tortionnaires mais comme des victimes.
Il se lève et part pour la base aérienne. En passant devant la vitrine du coiffeur, il se regarde dans la glace. Même en civil j’ai l’air de porter l’uniforme pense-t-il. Grand, droit, avec un port de tête énergique, j’attire encore bien des regards de jeunes filles. Mes cheveux sont un peu moins blonds. Mon regard semble mystérieux. Mes traits réguliers ne sont presque pas altérés par les rides.
J’ai reçu une médaille pour l’une de mes missions de bombardement sur Londres. C’est pourquoi j’aime porter ma grande tenue d’aviateur.
Je suis énervé par la lecture des journaux du matin. Ils parlent de l’Allemagne vaincue, de l’Allemagne humiliée, de l’Allemagne coupée en deux. Nous sommes liés à la grande URSS maintenant.
Hitler était-il si diabolique ? Bien sûr, il n’aimait pas les juifs. Mais qui les aime ? Cette hypocrisie est agaçante.
Les Anglais ont-ils été si malheureux sous nos bombardements ?
Un petit signal s’allume dans ma tête. Je m’installe sur un banc pour regarder à nouveau la photo. Bon sang, l’homme, debout appuyé sur une pelle, c’est moi.
J’étais si misérable en 1946. Malade, n’ayant pas encore retrouvé mon passé militaire et réintégré l’armée. Je paraissais dix ans de plus.
Sur le cliché, je regarde le photographe. Et soudain, je me souviens de cette scène avec une précision étonnante. J’étais furieux. Ce petit homme, au visage délicat et à la drôle de casquette, jouait les voyeurs. Je le revois.
Et je comprends. Mon rêve, qui me laisse en sueur le matin, tentant de me souvenir d’un visage qui me regarde ! C’est le visage de ce photographe. Pourquoi m’obsède-t-il à ce point ?
1946, Karl
Le souffle me manque. L’air humide me taraude les poumons. Le bruit de la chute incessante des éboulis que l’on remue, le gémissement de la vieille femme accroupie à côté de moi, l’odeur de poussière, de moisissure, de mort… C’est trop pour moi. Je n’en peux plus. Pause. Je ne pensais pas que ce serait aussi dur de revenir à Dresde. Ils s’activent tous avec acharnement derrière moi, comme pour oublier. Mais moi, je n’en peux plus. J’ai froid. Mes vêtements ne sont pas assez chauds, et encore j’ai la chance d’avoir une casquette. Je me fatigue vite. Les gens en sont toujours étonnés, vu ma stature. La tuberculose me ronge… La pelle que je manie est trop lourde … Au moins, elle me sert de béquille.
Tout à l’heure, j’ai parlé à la vieille femme et à son mari. C’est drôle… Lui, ne dit presque rien. Il n’a pas les mains pour prendre des briques. On sent qu’il n’a pas fait ça toute sa vie. Ce n’est pas comme moi, avant. Je crois qu’il était professeur de musique ou quelque chose comme ça. Qu’est-ce qu’il espère ? Elle, je sais qu’elle s’est mise dans tête de retrouver quelque chose de sa maison, comme elle dit. Comme si on pouvait retrouver quoi que ce soit après cette putain de guerre !… Avec les charognards de tous poils… D’ailleurs, il y en a un d’une autre espèce devant moi. Pourquoi il prend des photos celui-là ? C’est pas bien de profiter de la misère du monde ! Je suis sûr qu’il est américain ! J’ai envie de lui foutre un coup de poing dans la gueule ! Ou même une brique, ce n’est pas ce qui manque ! ou un coup de pelle… mais, merde, je n’en ai pas la force… !
J’aimerais que la vieille arrête de pleurer, cela me fait penser à Greta. Elle est morte dans le bombardement. Je n’étais pas près d’elle ce jour-là… L’enfer doit ressembler à ce que je vois : le vide, le chaos, les ruines le froid…
Pourtant, on imagine toujours que l’enfer est brûlant, c’est comme ça qu’on le montre dans les églises, avec flammes. Mais moi, j’ai vu trop de choses… Il n’y a plus rien ! Où était Dieu dans cette guerre ? ! Je crois que j’aurai toujours froid.
1946, Le photographe
Dresde est grise depuis un an déjà. Au printemps comme en hiver, Dresde est en cendres, Dresde est en pleurs. Dans ce qui fut la Vogelstrasse, je marche péniblement au milieu des ruines. J’avance doucement car je ne veux pas être remarqué : je suis seul à avancer. Pour tous, le temps s’est arrêté. Il y a un an jour pour jour. Pendant de longues heures, Dresde s’est écroulée sur elle-même, se donnant tout entière et sans résistance à l’assaut des bombes. Dresde ville martyre, a calmé, à quelques jours de la fin de la guerre, la colère des Alliés. Le monde s’est délecté des photos de la ville ravagée. Comme si elle avait stigmatisé toutes les haines.
Aujourd’hui, presque rien n’a changé. Je me fraye un chemin, entre les débris qui ont été rassemblés grossièrement sur les cotés. Partout des gens de tout âge ramassent et trient les décombres. Au champs de ruines et de cendres s’est peu à peu substitué un amoncellement de gravats : les briques et les petits morceaux de murs d’un côté, les matériaux plus meubles de l’autre. Les énormes pans de mur qui ont résisté aux bombes sont encore en place. Combien de temps encore ces spectres vont-ils hanter les nuits de la ville ?
Sur ma gauche, mon regard est attiré par un couple de vieillards qui aident à déblayer les ruines. Je ne sais pas ce qui me fascine. Je ressens de la pitié pour cette femme qui pourrait être ma grand-mère. Je l’imagine aux fourneaux en train de préparer des crêpes pour ses petits-enfants. L’homme a un visage fermé tout empreint de dignité. Tous les deux n’ont pour horizon que ce tas de gravats sous lequel est enfouie leur vie.
Je ne peux résister à l’envie de prendre un cliché. Je sors mon appareil et immortalise l’instant sans trop m’attarder sur les réglages. Je ne veux pas les offenser. Je fais vite.
Un homme muni d’une grosse pelle qui travaille à côté d’eux n’a rien perdu de la scène. Il s’arrête et me regarde avec mépris. D’instinct, je me baisse comme pour lui monter ma soumission. Je m’accroupis et commence à trier moi aussi les gravats. Quelques instants plus tard, j’ose un regard vers lui. Il est accoudé sur le manche de sa pelle et sourit d’un air railleur, la bouche déformée par un morceau de bois qui lui tient lieu de cigarette. Je vois là une ouverture. Je sors mon paquet de blondes américaines et lui en propose une d’un geste. Il hésite, le regard fixé sur le paquet. Je sens qu’il en a très envie mais il ne voudra rien accepter d’un Américain. Il est encore trop tôt.
Je n’insiste pas. Je dépose mon paquet de cigarettes sur le tas de gravats poussiéreux qui se trouve entre nous et je repars dans l’autre sens.
1946, Johana
Ce matin, Johana est descendue très tôt acheter le journal. Elle voulait être certaine d’en avoir un exemplaire, sachant qu’un reportage sur le déblaiement des ruines du quartier de l’Hôtel de ville, son quartier d’origine, devait y être publié.
Elle remonte lentement l’escalier, le journal à la main, mais sans l’ouvrir, pour retarder le flot d’émotions auquel elle s’attend. Pour le moment elle se demande si l’article donnera des indications précises sur les opérations en cours, des détails sur les objets, voire les ossements retrouvés, si les photos illustrant les propos du journaliste seront suffisamment nombreuses et pertinentes.
C’était un an auparavant. Déjà un an songe-t-elle. L’enfer tombé du ciel. Une pluie de bombes ininterrompue, déclenchée par les Alliés pour réduire à néant la capacité de nuire de la nation allemande. Que de souffrances pour la population civile, essentiellement des vieillards, des femmes et des enfants, épuisés et affamés par quatre années de guerre.
Johana s’assied dans sa cuisine, se sert un café, et ouvre enfin le journal. Page 4. Elle ne lit pas l’article, elle cherche les photos. La photo. Oui, elle a été publiée. Malgré le brouillard humide qui envahit ses yeux, maintenant elle réalise que c’est bien lui. Karl . Il a considérablement maigri, mais il se tient toujours aussi droit. Pourquoi n’aide-t-il pas les autres à déblayer ? Parce qu’il la regarde. Elle comprend que c’est elle qu’il fixe sans ciller. Cependant il semble absent de lui-même, absent de la réalité qui l’entoure. Que lui est-il arrivé, comment a-t-il survécu depuis cette nuit terrible où leur immeuble s’est effondré sur eux ?
En pleine déroute, son escadron s’était replié sur Dresde, et il avait obtenu une permission de vingt-quatre heures pour entrer chez lui. Ils ne s’étaient pas vus depuis le début de la guerre, elle le croyait mort. Ils n’avaient devant eux qu’une seule nuit pour réparer cette longue déchirure et voilà que le sort s’était encore acharné sur leur vie. Une seule nuit. Celle du bombardement le plus violent que la ville ait jamais subi. Avec une centaine d’autres personnes ils s’étaient engouffrés dans le premier abri venu. Les cris, les larmes, les hurlements de terreur des enfants. La foule les avait séparés. Au matin chacun cherchant l’autre dans la ville rasée, ils ne s’étaient pas retrouvés.
Et voilà qu’elle l’avait croisé, par hasard, un an plus tard, à l’occasion de ce reportage au milieu des ruines de leur ancien quartier. Elle se rappelle de l’étincelle qu’elle a perçue dans son regard lorsqu’elle a appuyée sur le déclencheur. Mais non. Elle s’est trompée. Il ne l’a pas reconnue. Le temps de ranger son appareil photo, il avait disparu. A présent elle pleure, déchirée entre la joie d’avoir au moins un souvenir de lui, cette photo que le rédacteur en chef a accepté de publier, et la détresse d’avoir perdu sans doute à jamais, le seul homme de sa vie.
1956, Karl
Je pâlis. Ma mémoire se réveille, dans le plus grand désordre, par morceaux déchirés.
D’après mon dossier, c’était le 8 août 1944. Je suis monté dans mon avion pour une mission de plus. Il faisait beau. Nous volions en formation et nous n’avons pas été attaqués jusqu’aux côtes anglaises. Ensuite, nous nous sommes dispersés pour suivre les consignes de l’action. J’ai essuyé quelques tirs qui n’ont pas provoqué de dégâts majeurs. J’ai fais un premier passage au dessus de Londres à basse altitude. Mes bombes explosaient juste après mon passage, créant un nuage de poussière et de feu. Obéissant aux ordres, j’ai fait un deuxième passage pour vérifier la destruction de mon objectif principal, un entrepôt de munitions.
Je volais bas et je les ai vues. Deux fillettes étaient assises au bord d’un cratère. Leur visage hagard était tourné vers moi. La plus grande tenait dans sa main gauche son bras droit détaché du corps. La plus petite avait une jambe en sang curieusement courte.
Je vacille sur mes jambes. Comment avais-je pu oublier cette scène ?
Mais je me ressaisis vite. Je suis un combattant, un héros.
Puis me reviennent des images du héros déchu. Blessé à la tête lors du bombardement de Dresde, j’ai été conduit à l’hôpital de Chemnitz. Deux mois n’ont pas suffit pour reconstituer ma mémoire déchirée. J’ai erré à Dresde plusieurs mois avant de découvrir que je savais piloter un avion et que j’avais un passé de pilote. Mon dossier retrouvé m’a permis de réintégrer l’armée.
Je repense à ce photographe et un nom surgit. Johana ! C’était elle, habillée en homme. Je l’aimais.
Je dois la retrouver dans cette ville ou en Allemagne. Et je dois reconstruire mes souvenirs d’elle, heureux et douloureux.
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Posté le 07.05.2007 par alineas
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Camp palestinien de Moukaref
-S’il te plaît mon fils, ne pars pas ! Je t’en prie, tu es le dernier homme de la famille, ne pars pas !
Ton père est mort de maladie l’hiver dernier. Tes frères sont morts au combat. Tes sœurs sont veuves et sont déjà parties avec leurs enfants. Elles m’attendent à l’entrée du camp dans les abris… Je suis là, je te supplie… Reste avec nous pour nous protéger et nous aider….
Tu vois, je reste là. Je ne fuis pas malgré les bombes, je t’attends. Je ne bougerai pas tant que tu ne m’accompagneras pas !
Qu’as-tu à faire d’aller te battre ? L’honneur de la famille ? Mais tes frères et tes beaux-frères ont déjà donné leur sang ! La famille a déjà payé… Tu dois protection à tes neveux et à tes nièces maintenant ! Pour qu’ils puissent grandir… En paix, serait trop beau bien sûr, mais un jour peut-être… Allons, pose cette mitraillette mon fils et reste avec nous…
Ton père a travaillé dur pour que tu ailles à l’école. Tu es le plus jeune de la famille et ton père qui t’aimait tant, voulait que tu deviennes instituteur. Ton père, qui ne savait ni lire ni écrire, juste louer ses bras au travail, était si fier de toi ! Quand il est mort cet hiver, ses derniers mots ont été pour toi. Cher fils !
Si tu restes avec nous, tu pourras faire ton métier d’instituteur, apprendre à lire et à écrire à tes neveux et nièces mais aussi aux autres enfants du camp. Si tu pars, qui veillera sur eux, qui leur apprendra l’histoire de notre peuple, qui leur permettra de lire, d’écrire et d’arriver ainsi à mieux gagner leur vie qu’en s’usant à louer leurs bras ?
Ton père a voulu que tu sois instituteur car il espérait qu’un jour notre peuple se réinstallerait en Palestine et vivrait en paix ; alors, il faudrait ouvrir des écoles et tu aurais du travail…
Ce jour n’est pas arrivé hélas ! mais, dans quelques jours peut-être, les bombes ne tomberont plus sur le camp et nous reviendrons ici. Et si tu es avec nous, alors les enfants pourront rêver à autre chose après avoir écouté les histoires que tu leur liras. Tu sais combien ils crient les nuits qui suivent les bombardements…
Je ne sais pas lire, je ne sais pas écrire. Tes sœurs et tes belles-sœurs, non plus. Qui aidera ces enfants à apprendre ? Qui réalisera le rêve de ton père de faire un jour des écoles pour les enfants de Palestine ? Tu peux faire cela. Tu peux y participer. Sois fidèle à ton père, mon fils, je te prie….
N’aie pas peur de passer pour un lâche ! Il faut du courage pour prendre cette décision. Les hommes blessés ont besoin de médecins qui restent hors des combats pour les soigner. Les enfants de ce camp ont besoin de toi pour les aider à grandir !
Ton père pensait que si nous savions lire et écrire comme nos ennemis alors nous pourrions mieux nous battre et défendre notre peuple. Honore-le en réalisant son souhait !
Encore une fois, je t’en supplie mon fils, ne pars pas au combat ! Pose cette arme et viens avec moi auprès de ta famille !
- C’est à peu près ce que j’ai entendu le 10 juillet dans ce camp de réfugiés, dit le photographe à son chef d’édition penché sur la table lumineuse et qui examinait tous les clichés ramenés pour en choisir un. Je l’ai entendue supplier ainsi au milieu des explosions qui nous entouraient. Et puis soudain, plus rien. Plus rien du tout. Je suis devenu sourd. Une bombe a explosé près de nous, près d’eux. Le fils est tombé dans les bras de sa mère. Morts tous les deux. Son arme reposait par terre.
Jerusalem
Le 13 juillet, un matin comme les autres, Madame Benayem rentre chez elle, le quotidien acheté au coin de la rue est posé sur le panier des courses. Cette mère de famille d'une cinquantaine d'années pourtant habituée à tous les évènements dramatiques vécus ces dernières années, ouvre le journal avec appréhension... Un gros titre annonce une fois de plus des affrontements dans un camp palestinien au Liban. On ne s'habitue pas au malheur, Madame Benayem ne peut pas vivre normalement, elle est dépressive, ne s'occupe plus d'elle, son aspect extérieur, elle s'en moque, la coquetterie elle ne sait plus ce que c'est; les nuits sans sommeil, l'inquiétude ont creusé ses traits, elle paraît plus âgée. Elle pense sans arrêt à son fils qui s'est engagé dans l'armée et qui défend un check-point à la frontière israélo-libanaise.
Et voilà une fois de plus cette photo chargée de violence destructrice, de maisons en flammes, de gens qui fuient. Cette femme au premier plan qui semble implorer le soldat ce pourrait être elle, Madame Benayem. Elle s'imagine un jour dans une situation semblable, obligée de quitter son quartier pour le moment épargné...Ferait-elle preuve de courage? Saurait-elle affronter l'ennemi avec courage, lui dire tout ce qu'elle pense de ces querelles sans fin entre palestiniens,israéliens et libanais? Les pensées sombres bourdonnent dans sa tête, elle est incapable de penser à ses devoirs de maîtresse de maison, au repas qu'elle doit préparer pour un mari encore au travail et une jeune fille en dernière année de lycée. Son esprit à nouveau s'évade vers son fils David; ce soldat à droite sur la photo, cagoulé, une kalachnikov à la main, ce pourrait être lui, elle a du mal à l'imaginer se comportant brutalement. La guerre a ceci d'atroce qu'elle transforme les êtres les plus doux en guerriers sans états d'âme. Comme elle aimerait que tout ceci prenne fin ! Elle qui n'a jamais demandé rien d'impossible à la vie, juste des bonheurs simples, pouvoir marcher sans crainte dans la rue, faire une promenade à la campagne sans se heurter à des interdictions, sans craindre de poser le pied sur une mine...Que font donc tous ces hommes politiques qui semblent se complaire dans des conflits sans fin?
Madame Benayem est une femme pleine de bon sens,elle n'a aucune idée sur la façon dont pourrait se terminer ce conflit, que peut-elle faire, elle si modeste, ne peut-elle que se lamenter?
Au milieu de la cuisine, près du panier non encore déballé, elle essaie de se donner de l'espoir...Dehors le ciel est d'un bleu transparent, les oiseaux pépient sur la petite place, aucune impression de guerre dans son quartier resté calme.
Et puis, David a une permission à la fin de la semaine, toute la famille sera à nouveau réunie, elle s'en veut d'avoir été aussi défaitiste. La paix, oui la paix sera pour demain.
Beyrouth
Une infirmière m'a donné un journal, daté du 13 juillet, dans lequel j'ai trouvé cette photo, vieille de 3 jours.
Devant un soldat, je reconnais la femme sans âge, malgré ses 40 ans, Nadia.
L'expression de son visage légèrement penché à gauche, les avant-bras devant elle, les mains ouvertes tournées vers le ciel, aucun doute, elle implore de l'aide.
Elle qui avait été si forte malgré la perte de son mari et de ses cinq enfants.
Comme beaucoup de veuves, femmes victimes oubliées des guerres, elle avait quitté son village de Palestine pour arriver dans ce camp de réfugiés au Liban.
C'est là que nous nous sommes rencontrées un mois auparavant.
Là aussi où nous étions devenues, petit à petit, comme deux amies de toujours, des sœurs de cœur.
Nous formions une bonne équipe, elle la paysanne et moi la citadine, partageant nos connaissances pour survivre ensemble dans ce camp.
Sur un carnet que j'avais emporté dans ma fuite, j'écrivais les histoires qu'elle racontait aux enfants du camp et à ceux qui rejoignaient son cercle.
Elle était là, au milieu, telle une conteuse venue d'un autre temps, pour nous faire rire, et oublier la triste réalité pour un court moment, mais assez pour y puiser des forces pour continuer à vivre.
Ce jour-là, une vague de panique dans le camp, qu'avaient soulevé les éclats d'obus, de lumière, d'éboulements, de cris..., nous avait séparées.
Le lendemain, je l'ai retrouvée, et pour la première fois, j'ai vu son visage reposé, elle était déjà partie rejoindre les siens.
Mon adieu à Nadia sera aussi, celui à ce camp, ce pays, demain, avec l'aide d'un ami de ma famille, je pars vers l'Europe, emportant avec moi un carnet...
Paris, le 17 juillet, Studio de France-Info
« Barre-toi la mère, barre toi ! Y’a plus rien pour toi ici, va réclamer ta terre aux juifs ! T’as vu le feu là derrière, c’est les juifs! Je suis pas là pour te protéger, je suis pas là pour retrouver tes mômes ou t’apporter de la flotte ou du chocolat ! Barre toi la mère ! Je sais pas ce que c’est que les civils. Y’a les croyants et les juifs ! Moi, je suis un croyant ! Les juifs, ils t’ont tout pris, la mère ! Un jour, ils redonneront ! Un jour, ils cracheront, tu verras ! Moi, je suis là pour que le gars là derrière moi prenne la photo de tes larmes et des maisons qui brûlent ! Pour que le monde haïsse les juifs autant que moi, partout ! Allah est grand ! Tu vois l’artiste là, avec ses trois gosses ? Je suis là pour qu’ils aillent se faire péter dans dix ans au milieu d’un marché à Jérusalem en gueulant de toutes leurs tripes le vrai nom de Dieu !
J’ai pas d’enfant, pas de femme, juste Dieu. Je veux plus t’écouter, la mère ! Je sais pas de quoi tu parles ! La pitié, la paix ! Y’a les chars juifs à ta porte et tu me parles de çà ! Barre toi, la mère ! A la nuit, ils vont ratisser le camp et, tu vois, avec ce flingue, j’en prendrai encore et encore et je les apporterai à Allah ! J’ai une place là-haut, l’imam me l’a dit ! Toi, tes mômes y sont probablement déjà. Espoir, la mère, espoir ! Quand les juifs viendront, prends des pierres et jette les sur eux de toutes les forces de la haine juste ! Toi aussi, tu as une place là- haut avec tes enfants !
Je veux plus t’écouter, la mère ! Y aura jamais de paix et de pitié. Allah est grand ! Barre toi la mère ! »
Vous venez d’entendre un extrait de la bande magnétique que notre envoyé spécial nous a fait parvenir de Moukaref. Ce camp de réfugiés palestiniens, je vous le rappelle, a été investi par l’armée israélienne le dix juillet dernier. Alors, je me tourne vers vous, Jean Pascal : vous êtes consultant auprès de l’Institut Français des Relations Internationales, expert des questions relatives au Moyen-Orient, pensez-vous que la paix dans cette région du monde ait une chance d’aboutir un jour ?
Un problème technique avec l’intervention de Jean Pascal…….
La guerre de Troie
En attendant, je vous signale les représentations qui ont lieu ce mois-ci au Théâtre de la Cité Universitaire. Le spectacle de « La guerre de Troie », nous rappelle que les conflits dans cette région ne datent pas d’hier. En voici un extrait :
« Le palais flambe derrière moi, nuage de flammes rouges et de fumée noire. Les grecs sont entrés dans la ville, ils sont sortis tout armés et casqués du maudit cheval telle Athéan du crâne de Zeus. Metis, la ruse conseillant Ulysse les a accompagnés. Les Troyens ont cru au départ des Grecs dans les vaisseaux de lumière emportés par les flots et le vieillard de l'Océan.
Cassandre, divine fille, tu nous l'avais bien dit de nous méfier du cheval de bois abandonné dans le sable blond. Que ne t'avons-nous écoutée ? Où es-tu à présent ? Dans le temple d'Apollon, environné de guerriers dans la fureur d'Arès comme que je regarde dans les yeux, voilée de mon chagrin tissé par les femmes de Sidon que mon Paris, beau comme un immortel a fait venir sur la mer infinie avec Hélène, libre comme les hommes.
Briséis et Polixème sacrifiées sur le tombeau d'Hector, mon fils bien-aimé, ne sont pas montées dans l'Olympe comme Iphigénie, la fille du Roi des rois mais emportées au royaume d'Hadès où elles pleurent leur vie passée, ombres dans les ombres.
Je vois dans les yeux du soldat qui me regarde mon sort scellé, pareil au leur. Je le supplie. Il a des ordres, celui de me traîner avec les Anciennes et les autres dans le butin d'Agamemnon, butin juste a dit Athéna. Maudite déesse, que m'importe les feux de ton courroux, à présent ! Existe-t-il sur cette terre un guerre juste ? Parlez-en aux mères, aux épouses et aux enfants. Andromaque, Astyanax, où êtes-vous ? Je vous ai vu monter sur les remparts. Derrière vous, volait de la poussière. J'ai vu les autres mères rassembler leurs petits autour d'elles, les guerriers achéens frapper, couper en deux femmes et enfants, emporter les jeunes filles. Maudite déesse, voilà la guerre juste, de sang, de ruines et de larmes.
Esclave, je suis esclave, moi, la reine. Je supplie le soldat de m'aider à rejoindre mon Hector, le valeureux au casque d'airain à la crinière de cheval. Près de moi, le gardien du Palais attend encore, peut-être mes ordres, tête basse, par habitude.
Au loin, la colonne des captives s'éloigne vers le temple. Le soldat a imperceptiblement tourné son regard. Dans un instant, le gardien du Palais sera couché dans son sang. Je serai entraînée dans les pas des captives, enfermée dans le temple où nous attendrons d'être embarquées dans les navires achéens, partagées entre les rois grecs. Nous allons y réfléchir mes soeurs, maintenant que tout est fini. »
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