08 La nouvelle
Posté le 17.02.2007 par alineas
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Ça dure depuis douze ans. Douze ans de discussions, de disputes, de pleurs, de reproches, de portes claquées. Je ne compte plus le nombre d’assiettes ou de verres brisés, de soirées gâchées, quand nos amis prenaient congé d’un air gêné pour ne plus être témoins de nos disputes.
Pourtant c’est l’amour qui nous a rapprochés, unis. Après le décès accidentel de ma première épouse, je me suis retrouvé seul avec mon fils Antoine, qui n’avait que deux ans. Je croyais avoir touché le fond, submergé par le désespoir et désemparé devant les innombrables soucis de la vie quotidienne d’un père qui doit assurer l’organisation, l’intendance du foyer, et l’éducation d’un enfant en plus de sa propre vie professionnelle.
Avec Anne, ce fut le coup de foudre. J’avais 48 ans, elle vingt-six. Amoureux dès les premiers instants, nous avons très vite mené vie commune, puis nous nous sommes mariés un an exactement après notre première rencontre. Anne s’entendait bien avec Antoine, son souhait de se faire accepter par mon fils comme une seconde maman a certainement occulté son propre désir de maternité, du moins dans un premier temps.
Nous n’avons pas évoqué la question d’agrandir la famille, trop centrés sur notre vie de couple, amoureux comme si nous avions quinze ans, et soucieux d’offrir à Antoine une vie normale : un papa et une maman.
Malgré tout je savais qu’un jour Anne aurait envie d’avoir un enfant. Je redoutais le moment où elle en parlerait. C’est arrivé, il y a douze ans, alors que nous étions en vacances en Sicile. Etendus sur nos serviettes, au bord de la plage, nous regardions Antoine faire des pâtés de sable à quelques mètres de nous, et Anne a dit « Ce serait bien qu’il ait une petite s½ur ou un petit frère pour jouer avec lui ». Je n ‘ai rien répondu, me traitant intérieurement de lâche.
Dans les semaines qui ont suivi, Anne a multiplié les allusions, notamment lors de nos visites chez des amis qui avaient des enfants. Je faisais semblant de ne pas entendre, ou de ne pas comprendre ; je souhaitais avant tout maintenir l’entente de notre couple mais il était déjà trop tard.
Un soir Anne m’a pris en quatre yeux, me sommant d’un ton agacé de répondre enfin à sa question : aurions-nous en enfant ensemble ? Je me suis montré très brutal, répondant sèchement que non, il n’en était pas question, je n’avais pas envie d’être père à plus de 50 ans, d’avoir encore un jeune à charge à l’âge de 65 ans. Point final.
Rétrospectivement, je sais que je n’ai pas été très diplomate, loin s’en faut. Je le regrette, parce qu’ensuite ça a été l’enfer. Anne tournait en rond dans la maison, affichant ostensiblement son ennui pour me faire comprendre sans doute qu’avec un bébé au moins elle aurait de la compagnie.
Même Antoine ne l’intéressait plus. Chaque soir ou presque, elle remettait la question sur le tapis, me reprochant mon égoïsme, ma peur de l’avenir, mon incapacité à faire des projets. Autant dire que la réconciliation sur l’oreiller était impossible.
Au fil des mois, puis des années, les discussions se sont envenimées, les disputes multipliées : Anne devenait hystérique, claquait les portes, brisait la vaisselle, menaçant même de partir ou de se suicider.
Hier soir, elle a dépassé les bornes . Nous nous disputions depuis le matin, échangeant en criant les reproches habituels, elle, en haut de l ‘escalier, moi en bas, dans la cuisine. Puis elle a hurlé « De toute façon tu n’es qu’un impuissant ! ».
Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai monté l’escalier quatre à quatre, je l’ai prise par les épaules, je l’ai secouée en criant « Tu es folle, te me pourris la vie, tu pourris la vie de mon fils ! ». Après je ne sais plus ce qui s’est passé. Je vois maintenant son corps allongé dans le hall d’entrée, son regard fixe, comme un dernier reproche à mon attention, le sang autour de sa tête. Je ne voulais pas, non, mais depuis douze ans, il fallait que ça cesse.
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