Isabelle : Nouvelle pour Le Pecq
Posté le 07.06.2007 par alineas
.
Paroles d’hier - Paroles d’aujourd’hui
« Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance.
- D’adolescence plutôt. A 22h, en direct sur France 2.
- Je ne comprends pas pourquoi tu … »
Elle a déjà raccroché. Douze ans de silence, puis ces quelques mots crachés au téléphone. Mes souvenirs reviennent. Je vois Sonia, échevelée, pieds nus, le peignoir en bataille, à peine refermé sur sa poitrine.
« C’est toi qui a crié? Que se passe-t-il ? »
Et j’entends ma mère hurler sur le palier : « Demain matin tu quittes cette maison, je ne veux plus jamais te voir ! ».
« A qui parle-t-elle comme ça ?
- A moi » m’avait répondu Sonia, les joues en feu.
Au matin, son lit était vide. Sous l’oreiller, je trouvai un foulard de mousseline roulé en boule, encore trempé de larmes. Dans la cuisine, ma mère préparait du café. Je remarquai ses yeux bouffis, ses lèvres pincées. Elle répondit à peine à mon « bonjour maman », lancé sans conviction.
« Sonia a pris un taxi pour rentrer chez elle, jeta-t-elle d’une voix étouffée.
- Mais Sonia…
- Ne parle plus jamais d’elle !
- Et papa ?
- En mer, comme d’habitude. Et arrête de poser des questions ! Les vacances sont finies, on part demain ».
J’ignore ce que Sonia est devenue ensuite, car elle n’a plus donné signe de vie. Dès la rentrée, mes parents m’ont expédiée en pension « pour préparer sérieusement le bac » disaient-ils. Mortifiée, j’ai pourtant accepté la décision avec un certain soulagement, comme une punition que l’on sait méritée. Après tout, c’est moi qui avais insisté pour inviter Sonia pendant les vacances.
Le programme télé va peut-être me fournir quelques indices : France 2, 22h00. «Paroles d’hier - Paroles d’aujourd’hui» En direct - Présenté par Marjorie Clairevoix. Des hommes, des femmes issus de milieux divers, évoquent leurs souvenirs de jeunesse et confient leurs joies, leurs peines, leurs regrets. Ce soir sur le thème : « amitié et trahison ». Une douleur amère me serre la gorge.
22h00 : je suis devant ma télé. Marjorie Clairevoix présente ses invités. Un par un la caméra les balaie en gros plan. Voilà Sonia. Je la reconnais avant l’annonce de son prénom. Elle n’a pas changé, un peu maigri peut-être. Adolescente, elle était du genre « pulpeuse », qui attirait souvent les regards masculins.
Elle décrit une relation privilégiée avec le père de sa meilleure amie. Les larmes aux yeux, elle évoque la violence de la mère, le départ au petit matin. Jetée dehors comme une voleuse ! Elle insiste sur les tourments de l’innocente trahie, injustement rejetée. Aurait-elle deviné ? Mais je ne peux pas en entendre davantage. J’éteins brutalement le poste en l’invectivant : « Moi aussi j’ai été rejetée ! Moi aussi j’ai souffert ! »
A l’époque, ma mère passait ses journées d’été dans l’arrière-pays. Elle plantait son chevalet sur les places de village et peignait sans relâche jusqu’à l’heure de l’apéritif, qu’elle partageait souvent avec les touristes venus admirer ses toiles.
Mon père sortait quotidiennement en mer. Sonia avait pris l’habitude de l’accompagner, de temps en temps d’abord, ensuite tous les jours. Mes piètres résultats scolaires me valaient des devoirs de vacances alors que Sonia se rengorgeait d’un 18 à l’épreuve orale du bac français. Pour couronner le tout je souffrais du mal de mer ! Alors je restais seule, allant et venant, passant de la terrasse écrasée de soleil à l’obscur silence de la maison. Je guettais leur retour, impatiente de compagnie mais aussi agacée, puis, les jours passant, excédée par leur complicité joyeuse qui faisait écho à ma solitude. Leur indifférence à mon égard devenait insupportable.
Un soir je les ai vus revenir la main dans la main, comme deux tourtereaux. Ils étaient presque arrivés sous la terrasse lorsqu’il s’est arrêté devant elle : d’un geste tendre, il a noué autour de son cou les pans d’un foulard qu’il lui avait sans doute acheté sur le port, car je ne l’avais jamais vu sur Sonia auparavant. Elle a relevé la tête vers lui, le fixant d’un air à la fois enfantin et terriblement aguicheur. Ils ne m’avaient pas remarquée. Je me suis sauvée dans ma chambre pour cacher mes larmes et ma rage. Sonia me dégoûtait et me fascinait à la fois. Comment avait-elle pu, en quelques jours, subjuguer mon père à ce point ? Et lui, que lui trouvait-il que moi, sa fille, je n’avais pas ?
Ce soir-là, souffrant d’une insolation, mon père a été se reposer, réclamant qu’on lui apporte de l’aspirine. J’ai proposé à Sonia de lui rendre ce service, puis j’ai rejoint ma mère dans la cuisine. Pour une fois, elle était rentrée tôt. Avait-elle des doutes elle aussi ? C’était le moment de parler. Quelques mots ont suffi, proférés comme on recrache un fruit trop amer. Papa avec Sonia. « Vas-te coucher ! m’a-t-elle ordonné, je règlerai ça plus tard avec ton père ». A cet instant j’ai compris que rien ne serait plus comme avant.
Il y a eu mon séjour en pension. Le divorce de mes parents, la même année. Ces événements marquèrent la fin de mon adolescence insouciante.
Ma mère a toujours refusé de reparler de cette histoire qui a brisé son couple. Seule, alcoolique, elle est morte l’année dernière.
Quant à mon père, il a refait sa vie plusieurs fois, choisissant au fur et à mesure qu’il vieillissait, des compagnes de plus en plus jeunes. Il a oublié qu’il avait une fille.
Sonia m’a volé une place que jamais je ne retrouverai. Elle a aussi commis l’imprudence de faire revivre le passé. Le coup de téléphone d’abord, ensuite ce déballage indécent à la télé.
Je saute dans un taxi. Le hall de France 2 est vide à cette heure-là. Je n’ai qu’à suivre les indications des écrans d’accueil pour rejoindre le studio. J’entends le générique de fin de l’émission. Je cours. Sonia sort la première. Comme toujours, devant les autres. Je me plante devant elle : « Tu as bien fait de me prévenir. Voilà de quoi sécher tes larmes ! » A son regard je comprends qu’elle a reconnu le foulard que lui avait offert mon père. Elle se demande comment je l’ai récupéré. Perplexe, elle tend une main hésitante pour le saisir. Moi, je n’hésite pas. Je n’ai plus de temps à perdre. La lame du couteau s’enfonce sous ses côtes. Elle porte à son ventre la mousseline orange qui se teinte immédiatement d’un rouge sombre et épais. Pour elle c’est fini.
Personne ne m’a vue. Je m’enfuis dans les couloirs vides de France 2. Je traverse l’avenue en courant pour rejoindre le taxi qui m’attend. Une lumière éblouissante jaillie de nulle part explose mon corps dans un grand fracas de tôle…
L’homme est penché sur la jeune femme. Il examine attentivement son visage, sonde ce regard qui fixe le néant. Il tremble, il gémit. En balbutiant il explique aux policiers qu’elle s’est jetée sur son capot alors qu’il changeait de file pour se garer. Il est venu chercher une amie qui participait à une émission sur France 2, il demande qu’on la prévienne. Elle s’appelle Sonia M..
Je flotte au-dessus de l’attroupement qui s’est formé autour de mon corps. La voix de l’homme monte vers moi, douce, apaisante. Elle me murmure des mots de mon enfance. « Ma toute petite… ma fille… ».
.
.
--