Sophie : Nouvelle pour Le Pecq
Posté le 03.06.2007 par alineas
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1 bis
- Alors tu vas vraiment faire ça ? Évoquer tes souvenirs d’enfance ! Recommencer encore et encore ? Non ? demande l’homme.
- Si ! Siiiii ! Sissi ! chantonne la jeune femme sans le regarder, chaque fois qu’il le faudra ! chaque fois qu’il l’a fallu !
Arriver rue Bellavoine. Apprendre à épeler B-E-2L-A-V-O-I-N-E. 1 bis. Habiter le cinquième palier, soit le deuxième étage et demi ! Découvrir le jardin, la cascade, « Les Eaux Vives » qui donnent leur nom à la résidence. Oser franchir les trois pierres du gué pour passer de l’autre côté et monter jusqu’au déversoir. Éssayer d’attraper des têtards et pourquoi pas des salamandres. En apercevoir une ! Courir, jouer, voir un jour la foudre tomber sur les cisailles à manche de bois du gardien.
Passer devant le bâtiment A. Pas derrière, les buissons sont trop sombres.
Longer le bâtiment C et monter le petit chemin où l’on s’assoit, quelquefois, pour apprendre ses leçons au pied de l’acacia. Continuer le chemin le matin pour en sortir rue Victor Hugo. Suivre la rue bordée de grands jardins de propriétés laissées à l’abandon. Territoires interdits aux jeux, territoires de jeux interdits !
Tourner côte de Versailles et descendre le raidillon, long escalier qui mène à l’école « Général Leclerc », près de la maison du sculpteur. Ses statues ornent la façade de l’école maternelle. Le raidillon est étroit et, quand on est seule, les pas résonnent, on a peur et on dévale à toute allure.
Directeur de l’école des garçons, Monsieur Moulinneuf. Directrice de l’école des filles, Madame Moulinneuf. Ils font tous les deux classe aux CM2.
Avec les filles, il y a aussi des « grandes » en classe de certificat d’étude, quatre ou cinq dont 2 sœurs, les « Marie…. ». Écouter les leçons de la classe de « certif » quand on a fini ses exercices. Être envoyée par Madame, porter un mot à Monsieur. Traverser le couloir silencieux. Franchir la porte qui sépare les deux parties du bâtiment. Frapper à la porte de Monsieur. Ouvrir la porte.
Les garçons, quelle émotion ! Donner le mot et repartir dans le silence des couloirs, hors du temps.
Jouer à deux balles à la récré et chantonner : « Partie simple, de la simple, sans bouger, sans parler (hum, hum), sans rire, d’une main, de l’autre……
Repartir le soir après le « cours », par l’Ermitage, le raidillon est trop sombre. Passer devant « Les Castors » et imaginer ces animaux constructeurs à chaque fois. Traverser la station Elf, les « ronds rouges », puis les « Eaux Vives-Le Verger ». Arriver au 1bis.
Jouer, quelquefois, dans le jardin bordé par la rue de la Mine, la rue Bellavoine et l’avenue du Général de Gaulle. N’avoir pas cours un jour, parce que, justement, le Général passe par Le Pecq. Etre alignés à L’Ermitage et le voir debout dans sa D.S. noire.
Être admise au lycée, pas au C.E.G. Forcément, Prix d’Excellence, Salle des Fêtes, Monsieur le Maire, une pile de livres reliés en rouge !
Partir alors du 1 bis le matin, monter la rue Bellavoine, la rue de Saint-Germain. Traverser au feu et passer devant le Lycée Marcel Roby… Les garçons, quelle émotion ! Rue Giraud Teulon, rue Alexandre Dumas, longer l’école privée dont on se moque au Lycée de jeunes filles Claude Debussy. Arriver à « La Grotte », le bâtiment des sixièmes et des cinquièmes. Quatorze minutes, montre en main !
Le soir, on accélère au retour. D’abord la rue de Saint-Germain descend et puis, les maisons qui la longent sont en mauvais état. Quelquefois une voiture noire vous frôle en passant et on a le cœur qui bat. Le bougnat fait encore le coin de la rue Bellavoine où la clinique « Les Tilleuls » semble si mystérieuse.
Aller à Saint-Wandrille à la messe et au catéchisme. Une seule tour, un seul clocher et jamais assez de sous pour le deuxième. Connaître le Curé, ancien prisonnier dans les camps comme son frère l’Abbé. Plus tard, fréquenter la chorale. Répéter au presbytère une fois par semaine. Redescendre tous ensemble, après la répétition, la rue Bellavoine, éclairée par quelques rares lampadaires. Les garçons, quelle émotion !
Participer au rêve fou du Curé de bâtir une Maison Paroissiale, et faire la kermesse alors que c’est juste une structure en béton brut. Après, il n’y aura plus de sous pour continuer. Le vieux Pecq, l’école du Centre, la rue de Paris, les cafés sombres, les deux boulangeries côte à côte - une histoire de famille. L’une fait un pain moderne et sans goût, l’autre des baguettes à la mie jaune et goûteuse. En face, il y a une grande épicerie, entre la Poste et la pharmacie.
Aller faire les courses le mercredi à l’épicerie et revenir au 1 bis le dos tordu par le poids du panier - un bras puis l’autre - à petits pas rapides. S’arrêter le long de l’avenue, le long des jardins redevenus sauvages jusqu’à la rue Bellavoine. Éviter surtout la rue de la Mine qui fait si peur avec ses maisons délabrées et ses voitures noires cabossées.
Avoir quatorze ans, un Solex et pousser l’exploration jusqu’au « Domaine de Granchamp » si grand, si riche… Aller voir les amies de lycée. Explorer les Vignes Benettes et découvrir dans le désordre, le Café, le bowling, la piscine, la salle de répétition. Une église si moderne. Et encore quelques vergers.
Vivre.
Et découvrir un jour qu’il y a des immeubles absolument partout là-haut. Que les rues de Granchamp sont toutes petites. Que rue de Paris, tout a changé. Que la poste a investi le rêve du Curé et sa Maison paroissiale. Que l’école du Centre est ornée d’un magnifique trompe-l’œil. Qu’il n’y a plus de jardins abandonnés le long de l’avenue mais des logements. Que la rue de la Mine est toute droite et toute neuve. Que, route de Saint-Germain, les maisons ont toutes été rénovées et que le bougnat n’y est plus. Que les lycées sont devenus un et mixte. Que « La Grotte » a disparu au profit d’un parking.
Que l’école « Général Leclerc » est mixte elle aussi. Que le raidillon existe toujours. Que le long de la rue Victor Hugo, les anciennes propriétés ont laissé leur place à des résidences chics.
Que l’accès aux « Eaux Vives » dans cette rue a été fermé. Que la cascade est toujours là et que le gué qui impressionnait tant fait tout au plus soixante-dix centimètres.
Mais que Saint-Wandrille, n’a toujours qu’une seule tour-clocher !
Murmurer ainsi encore et encore. Se taire.
Se bercer aussi en parcourant les chemins de l’enfance les soirs de désespoir.
S’endormir enfin !
Pour oublier avoir été suivie un soir d’hiver. La rue était déserte. La voiture noire s’est arrêtée. Courir ! Crier ! L’homme a été plus rapide et l’a embarquée. Il y a huit ans.
Et pendant huit ans, pour ne pas oublier qui elle est, d’où elle vient, pour exister malgré tout, pour espérer toujours, jour après jour, elle a recréé son histoire.
Pour oublier la peur, puis la honte, puis la culpabilité d’être ainsi prisonnière jusqu’à il y a un mois où elle s’est échappée.
Pour oublier que sa famille l’a oubliée. Sans doute. Sans aucun doute ! ainsi que lui répétait l’homme de la voiture noire.
- La séance est finie. On se revoit, demain même heure ! dit l’homme en blouse blanche.
- À demain ! chantonne la jeune femme, en quittant la pièce.
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