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Nom du blog :
alineas
Description du blog :
atelier samedi après-midi, 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
22.01.2007
Dernière mise à jour :
07.06.2007
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Colette, Agnès, Marie-Sophie, Isabelle

Colette, Agnès, Marie-Sophie, Isabelle

Posté le 03.06.2007 par alineas

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Dresde 1956

Anna, la boulangère regarde arriver son élégant voisin. Il est matinal comme d’habitude et porte un soin particulier à sa tenue. Son pantalon gris est parfaitement repassé et sa chemise noire flotte sur lui avec une nonchalance étudiée. Karl est militaire. Les hommes n’apprennent pas seulement à se battre à l’armée.
Il achète son petit pain habituel et échange quelques mots avec Anna.
Karl sourit en s’éloignant. Anna a un petit béguin pour moi. Il faudra y penser.

Mais Karl cache une fêlure qui le rend timide. Il garde des séquelles d’une blessure et d’une maladie de fin de guerre. Ma mémoire est comme cette ville, pleine de trous, songe-t-il. Il se souvient de son enfance, de ses parents et de ses frères et sœurs et pourtant, en dépit de ses efforts, il n’a pas pu les retrouver après la guerre. Sont-ils morts dans le bombardement de Dresde du 13 février 1945 ? Sont-ils installés en Allemagne de l’Ouest ? De la période de guerre, il ne connaît que ce que lui ont appris les archives et son dossier militaire.

Connaîtra-t-il un jour une renaissance comme cette ville ? L’extérieur de l’Opéra Semper a été reconstruit. Le Palais Zwinger est en cours de reconstruction. Les logements neufs donnent à la ville un air pimpant. La vallée de l’Elbe est si belle et la proximité de Meissen, capitale de la porcelaine de Saxe, ajoute au renom de la ville.
Il se dirige vers le square pour déguster sa friandise. Son regard est attiré par une revue en papier glacé dans le kiosque. Il l’achète et s’installe sur un banc pour la feuilleter.
Il est fasciné par une photo. Dresde un an après la guerre, quelle désolation ! Dix ans sont passés. Le square arboré a un aspect riant. Certains arbres sont vieux. Ils ont été épargnés par les bombardements.
Le photographe a su saisir la lassitude et la tristesse de ces gens qui déplacent des briques. Que vont trouver ces vieillards ? De misérables objets de tous les jours, si précieux pour les habitants, ou même des restes humains de personnes disparues. Karl a une bouffée de reconnaissance pour le photographe. Enfin, les Allemands ne sont plus présentés comme des tortionnaires mais comme des victimes.

Il se lève et part pour la base aérienne. En passant devant la vitrine du coiffeur, il se regarde dans la glace. Même en civil j’ai l’air de porter l’uniforme pense-t-il. Grand, droit, avec un port de tête énergique, j’attire encore bien des regards de jeunes filles. Mes cheveux sont un peu moins blonds. Mon regard semble mystérieux. Mes traits réguliers ne sont presque pas altérés par les rides.
J’ai reçu une médaille pour l’une de mes missions de bombardement sur Londres. C’est pourquoi j’aime porter ma grande tenue d’aviateur.

Je suis énervé par la lecture des journaux du matin. Ils parlent de l’Allemagne vaincue, de l’Allemagne humiliée, de l’Allemagne coupée en deux. Nous sommes liés à la grande URSS maintenant.

Hitler était-il si diabolique ? Bien sûr, il n’aimait pas les juifs. Mais qui les aime ? Cette hypocrisie est agaçante.
Les Anglais ont-ils été si malheureux sous nos bombardements ?

Un petit signal s’allume dans ma tête. Je m’installe sur un banc pour regarder à nouveau la photo. Bon sang, l’homme, debout appuyé sur une pelle, c’est moi.
J’étais si misérable en 1946. Malade, n’ayant pas encore retrouvé mon passé militaire et réintégré l’armée. Je paraissais dix ans de plus.
Sur le cliché, je regarde le photographe. Et soudain, je me souviens de cette scène avec une précision étonnante. J’étais furieux. Ce petit homme, au visage délicat et à la drôle de casquette, jouait les voyeurs. Je le revois.

Et je comprends. Mon rêve, qui me laisse en sueur le matin, tentant de me souvenir d’un visage qui me regarde ! C’est le visage de ce photographe. Pourquoi m’obsède-t-il à ce point ?


1946, Karl

Le souffle me manque. L’air humide me taraude les poumons. Le bruit de la chute incessante des éboulis que l’on remue, le gémissement de la vieille femme accroupie à côté de moi, l’odeur de poussière, de moisissure, de mort… C’est trop pour moi. Je n’en peux plus. Pause. Je ne pensais pas que ce serait aussi dur de revenir à Dresde. Ils s’activent tous avec acharnement derrière moi, comme pour oublier. Mais moi, je n’en peux plus. J’ai froid. Mes vêtements ne sont pas assez chauds, et encore j’ai la chance d’avoir une casquette. Je me fatigue vite. Les gens en sont toujours étonnés, vu ma stature. La tuberculose me ronge… La pelle que je manie est trop lourde … Au moins, elle me sert de béquille.
Tout à l’heure, j’ai parlé à la vieille femme et à son mari. C’est drôle… Lui, ne dit presque rien. Il n’a pas les mains pour prendre des briques. On sent qu’il n’a pas fait ça toute sa vie. Ce n’est pas comme moi, avant. Je crois qu’il était professeur de musique ou quelque chose comme ça. Qu’est-ce qu’il espère ? Elle, je sais qu’elle s’est mise dans tête de retrouver quelque chose de sa maison, comme elle dit. Comme si on pouvait retrouver quoi que ce soit après cette putain de guerre !… Avec les charognards de tous poils… D’ailleurs, il y en a un d’une autre espèce devant moi. Pourquoi il prend des photos celui-là ? C’est pas bien de profiter de la misère du monde ! Je suis sûr qu’il est américain ! J’ai envie de lui foutre un coup de poing dans la gueule ! Ou même une brique, ce n’est pas ce qui manque ! ou un coup de pelle… mais, merde, je n’en ai pas la force… !
J’aimerais que la vieille arrête de pleurer, cela me fait penser à Greta. Elle est morte dans le bombardement. Je n’étais pas près d’elle ce jour-là… L’enfer doit ressembler à ce que je vois : le vide, le chaos, les ruines le froid…
Pourtant, on imagine toujours que l’enfer est brûlant, c’est comme ça qu’on le montre dans les églises, avec flammes. Mais moi, j’ai vu trop de choses… Il n’y a plus rien ! Où était Dieu dans cette guerre ? ! Je crois que j’aurai toujours froid.


1946, Le photographe

Dresde est grise depuis un an déjà. Au printemps comme en hiver, Dresde est en cendres, Dresde est en pleurs. Dans ce qui fut la Vogelstrasse, je marche péniblement au milieu des ruines. J’avance doucement car je ne veux pas être remarqué : je suis seul à avancer. Pour tous, le temps s’est arrêté. Il y a un an jour pour jour. Pendant de longues heures, Dresde s’est écroulée sur elle-même, se donnant tout entière et sans résistance à l’assaut des bombes. Dresde ville martyre, a calmé, à quelques jours de la fin de la guerre, la colère des Alliés. Le monde s’est délecté des photos de la ville ravagée. Comme si elle avait stigmatisé toutes les haines.

Aujourd’hui, presque rien n’a changé. Je me fraye un chemin, entre les débris qui ont été rassemblés grossièrement sur les cotés. Partout des gens de tout âge ramassent et trient les décombres. Au champs de ruines et de cendres s’est peu à peu substitué un amoncellement de gravats : les briques et les petits morceaux de murs d’un côté, les matériaux plus meubles de l’autre. Les énormes pans de mur qui ont résisté aux bombes sont encore en place. Combien de temps encore ces spectres vont-ils hanter les nuits de la ville ?

Sur ma gauche, mon regard est attiré par un couple de vieillards qui aident à déblayer les ruines. Je ne sais pas ce qui me fascine. Je ressens de la pitié pour cette femme qui pourrait être ma grand-mère. Je l’imagine aux fourneaux en train de préparer des crêpes pour ses petits-enfants. L’homme a un visage fermé tout empreint de dignité. Tous les deux n’ont pour horizon que ce tas de gravats sous lequel est enfouie leur vie.
Je ne peux résister à l’envie de prendre un cliché. Je sors mon appareil et immortalise l’instant sans trop m’attarder sur les réglages. Je ne veux pas les offenser. Je fais vite.
Un homme muni d’une grosse pelle qui travaille à côté d’eux n’a rien perdu de la scène. Il s’arrête et me regarde avec mépris. D’instinct, je me baisse comme pour lui monter ma soumission. Je m’accroupis et commence à trier moi aussi les gravats. Quelques instants plus tard, j’ose un regard vers lui. Il est accoudé sur le manche de sa pelle et sourit d’un air railleur, la bouche déformée par un morceau de bois qui lui tient lieu de cigarette. Je vois là une ouverture. Je sors mon paquet de blondes américaines et lui en propose une d’un geste. Il hésite, le regard fixé sur le paquet. Je sens qu’il en a très envie mais il ne voudra rien accepter d’un Américain. Il est encore trop tôt.

Je n’insiste pas. Je dépose mon paquet de cigarettes sur le tas de gravats poussiéreux qui se trouve entre nous et je repars dans l’autre sens.


1946, Johana

Ce matin, Johana est descendue très tôt acheter le journal. Elle voulait être certaine d’en avoir un exemplaire, sachant qu’un reportage sur le déblaiement des ruines du quartier de l’Hôtel de ville, son quartier d’origine, devait y être publié.
Elle remonte lentement l’escalier, le journal à la main, mais sans l’ouvrir, pour retarder le flot d’émotions auquel elle s’attend. Pour le moment elle se demande si l’article donnera des indications précises sur les opérations en cours, des détails sur les objets, voire les ossements retrouvés, si les photos illustrant les propos du journaliste seront suffisamment nombreuses et pertinentes.
C’était un an auparavant. Déjà un an songe-t-elle. L’enfer tombé du ciel. Une pluie de bombes ininterrompue, déclenchée par les Alliés pour réduire à néant la capacité de nuire de la nation allemande. Que de souffrances pour la population civile, essentiellement des vieillards, des femmes et des enfants, épuisés et affamés par quatre années de guerre.
Johana s’assied dans sa cuisine, se sert un café, et ouvre enfin le journal. Page 4. Elle ne lit pas l’article, elle cherche les photos. La photo. Oui, elle a été publiée. Malgré le brouillard humide qui envahit ses yeux, maintenant elle réalise que c’est bien lui. Karl . Il a considérablement maigri, mais il se tient toujours aussi droit. Pourquoi n’aide-t-il pas les autres à déblayer ? Parce qu’il la regarde. Elle comprend que c’est elle qu’il fixe sans ciller. Cependant il semble absent de lui-même, absent de la réalité qui l’entoure. Que lui est-il arrivé, comment a-t-il survécu depuis cette nuit terrible où leur immeuble s’est effondré sur eux ?

En pleine déroute, son escadron s’était replié sur Dresde, et il avait obtenu une permission de vingt-quatre heures pour entrer chez lui. Ils ne s’étaient pas vus depuis le début de la guerre, elle le croyait mort. Ils n’avaient devant eux qu’une seule nuit pour réparer cette longue déchirure et voilà que le sort s’était encore acharné sur leur vie. Une seule nuit. Celle du bombardement le plus violent que la ville ait jamais subi. Avec une centaine d’autres personnes ils s’étaient engouffrés dans le premier abri venu. Les cris, les larmes, les hurlements de terreur des enfants. La foule les avait séparés. Au matin chacun cherchant l’autre dans la ville rasée, ils ne s’étaient pas retrouvés.
Et voilà qu’elle l’avait croisé, par hasard, un an plus tard, à l’occasion de ce reportage au milieu des ruines de leur ancien quartier. Elle se rappelle de l’étincelle qu’elle a perçue dans son regard lorsqu’elle a appuyée sur le déclencheur. Mais non. Elle s’est trompée. Il ne l’a pas reconnue. Le temps de ranger son appareil photo, il avait disparu. A présent elle pleure, déchirée entre la joie d’avoir au moins un souvenir de lui, cette photo que le rédacteur en chef a accepté de publier, et la détresse d’avoir perdu sans doute à jamais, le seul homme de sa vie.


1956, Karl

Je pâlis. Ma mémoire se réveille, dans le plus grand désordre, par morceaux déchirés.

D’après mon dossier, c’était le 8 août 1944. Je suis monté dans mon avion pour une mission de plus. Il faisait beau. Nous volions en formation et nous n’avons pas été attaqués jusqu’aux côtes anglaises. Ensuite, nous nous sommes dispersés pour suivre les consignes de l’action. J’ai essuyé quelques tirs qui n’ont pas provoqué de dégâts majeurs. J’ai fais un premier passage au dessus de Londres à basse altitude. Mes bombes explosaient juste après mon passage, créant un nuage de poussière et de feu. Obéissant aux ordres, j’ai fait un deuxième passage pour vérifier la destruction de mon objectif principal, un entrepôt de munitions.

Je volais bas et je les ai vues. Deux fillettes étaient assises au bord d’un cratère. Leur visage hagard était tourné vers moi. La plus grande tenait dans sa main gauche son bras droit détaché du corps. La plus petite avait une jambe en sang curieusement courte.

Je vacille sur mes jambes. Comment avais-je pu oublier cette scène ?

Mais je me ressaisis vite. Je suis un combattant, un héros.

Puis me reviennent des images du héros déchu. Blessé à la tête lors du bombardement de Dresde, j’ai été conduit à l’hôpital de Chemnitz. Deux mois n’ont pas suffit pour reconstituer ma mémoire déchirée. J’ai erré à Dresde plusieurs mois avant de découvrir que je savais piloter un avion et que j’avais un passé de pilote. Mon dossier retrouvé m’a permis de réintégrer l’armée.

Je repense à ce photographe et un nom surgit. Johana ! C’était elle, habillée en homme. Je l’aimais.
Je dois la retrouver dans cette ville ou en Allemagne. Et je dois reconstruire mes souvenirs d’elle, heureux et douloureux.

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