Posté le 07.06.2007 par alineas
.
Ecrire c'est donner, lire c'est recevoir
.
.
--
Posté le 07.06.2007 par alineas
.
Paroles d’hier - Paroles d’aujourd’hui
« Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance.
- D’adolescence plutôt. A 22h, en direct sur France 2.
- Je ne comprends pas pourquoi tu … »
Elle a déjà raccroché. Douze ans de silence, puis ces quelques mots crachés au téléphone. Mes souvenirs reviennent. Je vois Sonia, échevelée, pieds nus, le peignoir en bataille, à peine refermé sur sa poitrine.
« C’est toi qui a crié? Que se passe-t-il ? »
Et j’entends ma mère hurler sur le palier : « Demain matin tu quittes cette maison, je ne veux plus jamais te voir ! ».
« A qui parle-t-elle comme ça ?
- A moi » m’avait répondu Sonia, les joues en feu.
Au matin, son lit était vide. Sous l’oreiller, je trouvai un foulard de mousseline roulé en boule, encore trempé de larmes. Dans la cuisine, ma mère préparait du café. Je remarquai ses yeux bouffis, ses lèvres pincées. Elle répondit à peine à mon « bonjour maman », lancé sans conviction.
« Sonia a pris un taxi pour rentrer chez elle, jeta-t-elle d’une voix étouffée.
- Mais Sonia…
- Ne parle plus jamais d’elle !
- Et papa ?
- En mer, comme d’habitude. Et arrête de poser des questions ! Les vacances sont finies, on part demain ».
J’ignore ce que Sonia est devenue ensuite, car elle n’a plus donné signe de vie. Dès la rentrée, mes parents m’ont expédiée en pension « pour préparer sérieusement le bac » disaient-ils. Mortifiée, j’ai pourtant accepté la décision avec un certain soulagement, comme une punition que l’on sait méritée. Après tout, c’est moi qui avais insisté pour inviter Sonia pendant les vacances.
Le programme télé va peut-être me fournir quelques indices : France 2, 22h00. «Paroles d’hier - Paroles d’aujourd’hui» En direct - Présenté par Marjorie Clairevoix. Des hommes, des femmes issus de milieux divers, évoquent leurs souvenirs de jeunesse et confient leurs joies, leurs peines, leurs regrets. Ce soir sur le thème : « amitié et trahison ». Une douleur amère me serre la gorge.
22h00 : je suis devant ma télé. Marjorie Clairevoix présente ses invités. Un par un la caméra les balaie en gros plan. Voilà Sonia. Je la reconnais avant l’annonce de son prénom. Elle n’a pas changé, un peu maigri peut-être. Adolescente, elle était du genre « pulpeuse », qui attirait souvent les regards masculins.
Elle décrit une relation privilégiée avec le père de sa meilleure amie. Les larmes aux yeux, elle évoque la violence de la mère, le départ au petit matin. Jetée dehors comme une voleuse ! Elle insiste sur les tourments de l’innocente trahie, injustement rejetée. Aurait-elle deviné ? Mais je ne peux pas en entendre davantage. J’éteins brutalement le poste en l’invectivant : « Moi aussi j’ai été rejetée ! Moi aussi j’ai souffert ! »
A l’époque, ma mère passait ses journées d’été dans l’arrière-pays. Elle plantait son chevalet sur les places de village et peignait sans relâche jusqu’à l’heure de l’apéritif, qu’elle partageait souvent avec les touristes venus admirer ses toiles.
Mon père sortait quotidiennement en mer. Sonia avait pris l’habitude de l’accompagner, de temps en temps d’abord, ensuite tous les jours. Mes piètres résultats scolaires me valaient des devoirs de vacances alors que Sonia se rengorgeait d’un 18 à l’épreuve orale du bac français. Pour couronner le tout je souffrais du mal de mer ! Alors je restais seule, allant et venant, passant de la terrasse écrasée de soleil à l’obscur silence de la maison. Je guettais leur retour, impatiente de compagnie mais aussi agacée, puis, les jours passant, excédée par leur complicité joyeuse qui faisait écho à ma solitude. Leur indifférence à mon égard devenait insupportable.
Un soir je les ai vus revenir la main dans la main, comme deux tourtereaux. Ils étaient presque arrivés sous la terrasse lorsqu’il s’est arrêté devant elle : d’un geste tendre, il a noué autour de son cou les pans d’un foulard qu’il lui avait sans doute acheté sur le port, car je ne l’avais jamais vu sur Sonia auparavant. Elle a relevé la tête vers lui, le fixant d’un air à la fois enfantin et terriblement aguicheur. Ils ne m’avaient pas remarquée. Je me suis sauvée dans ma chambre pour cacher mes larmes et ma rage. Sonia me dégoûtait et me fascinait à la fois. Comment avait-elle pu, en quelques jours, subjuguer mon père à ce point ? Et lui, que lui trouvait-il que moi, sa fille, je n’avais pas ?
Ce soir-là, souffrant d’une insolation, mon père a été se reposer, réclamant qu’on lui apporte de l’aspirine. J’ai proposé à Sonia de lui rendre ce service, puis j’ai rejoint ma mère dans la cuisine. Pour une fois, elle était rentrée tôt. Avait-elle des doutes elle aussi ? C’était le moment de parler. Quelques mots ont suffi, proférés comme on recrache un fruit trop amer. Papa avec Sonia. « Vas-te coucher ! m’a-t-elle ordonné, je règlerai ça plus tard avec ton père ». A cet instant j’ai compris que rien ne serait plus comme avant.
Il y a eu mon séjour en pension. Le divorce de mes parents, la même année. Ces événements marquèrent la fin de mon adolescence insouciante.
Ma mère a toujours refusé de reparler de cette histoire qui a brisé son couple. Seule, alcoolique, elle est morte l’année dernière.
Quant à mon père, il a refait sa vie plusieurs fois, choisissant au fur et à mesure qu’il vieillissait, des compagnes de plus en plus jeunes. Il a oublié qu’il avait une fille.
Sonia m’a volé une place que jamais je ne retrouverai. Elle a aussi commis l’imprudence de faire revivre le passé. Le coup de téléphone d’abord, ensuite ce déballage indécent à la télé.
Je saute dans un taxi. Le hall de France 2 est vide à cette heure-là. Je n’ai qu’à suivre les indications des écrans d’accueil pour rejoindre le studio. J’entends le générique de fin de l’émission. Je cours. Sonia sort la première. Comme toujours, devant les autres. Je me plante devant elle : « Tu as bien fait de me prévenir. Voilà de quoi sécher tes larmes ! » A son regard je comprends qu’elle a reconnu le foulard que lui avait offert mon père. Elle se demande comment je l’ai récupéré. Perplexe, elle tend une main hésitante pour le saisir. Moi, je n’hésite pas. Je n’ai plus de temps à perdre. La lame du couteau s’enfonce sous ses côtes. Elle porte à son ventre la mousseline orange qui se teinte immédiatement d’un rouge sombre et épais. Pour elle c’est fini.
Personne ne m’a vue. Je m’enfuis dans les couloirs vides de France 2. Je traverse l’avenue en courant pour rejoindre le taxi qui m’attend. Une lumière éblouissante jaillie de nulle part explose mon corps dans un grand fracas de tôle…
L’homme est penché sur la jeune femme. Il examine attentivement son visage, sonde ce regard qui fixe le néant. Il tremble, il gémit. En balbutiant il explique aux policiers qu’elle s’est jetée sur son capot alors qu’il changeait de file pour se garer. Il est venu chercher une amie qui participait à une émission sur France 2, il demande qu’on la prévienne. Elle s’appelle Sonia M..
Je flotte au-dessus de l’attroupement qui s’est formé autour de mon corps. La voix de l’homme monte vers moi, douce, apaisante. Elle me murmure des mots de mon enfance. « Ma toute petite… ma fille… ».
.
.
Posté le 07.06.2007 par alineas
.
A la manière de Paul Auster, in L’invention de la solitude
Tous les matins, nous buvions un bol de chocolat fumant avant que la peau du lait ne se figeât à la surface liquide. Grand père la laissait, lui, volontiers refroidir.
Souvenir minuscule arraché à l’oubli.
Sa façon de manger sans plaisir particulier de grosses tartines de pain beurré qu’il ne trempait jamais dans son café au lait.
Sa façon de se déplacer, souple, silencieuse et rapide mais pas trop.
Ses lunettes en métal doré oubliées sur les meubles de la maison, la table de la cuisine, le buffet de la salle à manger, le lavabo de la salle de bain.
Le souvenir des dimanches où il m’emmenait au Louvre ; c’était gratuit ce jour-là. Ses réflexions devant le sourire de la Joconde qu’il trouvait laid, mais que nous allions voir quand même ; le marathon dans les salles Egyptiennes où les statues de porphyre et les sarcophages de pierre noire défilaient devant nos yeux, son admiration médusée devant la Venus de Milo que nous contemplions pendant un moment interminable.
Ses sourcils gris broussailleux.
Ou encore, lorsqu’il menaçait de m’entraîner à la cave, voir la vache qui mangeait les enfants pas sages.
Meuglement dans l’escalier ; aujourd’hui, dans l’immeuble silencieux, nous tendons l’oreille.
Sa manière de plier souplement ses genoux en marchant ; rire fou lorsqu’il trébuchait en descendant l’escalier à une vitesse folle, remontait, redescendait pour le plaisir de m’entendre m’esclaffer.
Son visage.
Sa ressemblance avec Jean Gabin. Tout le monde le lui disait.
Il n’avait jamais peur de la nuit.
Ses yeux et encore ses yeux.
Bleu acier.
.
.
Posté le 07.06.2007 par alineas
.
Âmes célèbres
"Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance.
- Comment s'il vous plaît ?
- Oui, j'ai ressenti que tu allais plaider l'enfance malheureuse, une mère légère peut-être, un père autoritaire. Que sais-je ?
- Je prie vous, me laisser tranquille.
- Ah ?
- Je ne veux pas aux étrangers parler. Clair ?
- Etranger, étranger. Mais c'est du passé mon ami. Nous sommes tous égaux maintenant. Regarde-nous, regarde comment nous sommes ! Des âmes..., invisibles, pfft, pfft !
- Laissez-moi en paix !
- Mais il n'y a plus ni Français, ni Prussiens, ni Anglais ! Ah, ceux-là ! Rien que le nom... Heureusement que je n'en reconnais aucun ici !
- Ja, pareil pour moi. Aussi, j'ai les Anglais pas aimés. Ils ont ma peau eue. Pourtant...
- Pourtant quoi ? Tu regrettes ?
- Je regrette rien, du tout, rien. Je regrette seulement que vous me dites Tu. Je n'aime le tutoiement pas. Clair ? J'ai élevé moi à un rang, un rang ! Tout à fait vraiment kolossal. S'il vous plaît, dites Vous à moi. Merci bien.
- Oui, oui, bon ! Fais voir... oh pardon ! Monseigneur, daignez découvrir vos chevilles ! Elles enflent, comme ils disent sur terre aujourd'hui ?
- Chevilles, chevilles ? C'est pour les meubles ça ! Mais jamais j'ai menuisier été. Jamais menuisier. Seulement peintre un peu, oui, artiste peintre.
- Oh, la peinture ! Delacroix, Géricault !
- J'aime vos impressionnistes davantage. Petites touches, passages subtils, force dans douceur, so...
- Je ne les ai pas connus. Ils ont dû venir après. C'est vrai qu'un siècle nous sépare, Vous et moi.
- Ja, du 20e siècle je dois être le plus haï personnage, en Europe et en Russie.
- Et bien moi, je suis mort dans une île en 1821. J'aurais dû passer bien avant vous devant Saint Pierre.
- Il paraît que les âmes célèbres, ensemble sont jugés.
- Oui, et bien tout ça c'est bien joli, mais notre jugement dernier n'avance pas. Il y a tellement de monde !
- Beaucoup de gens, oui, beaucoup de gens qui ne pas brûler veulent. Je les comprends. Pour de nombreux gens, la chair roussie sent mauvais. Pour moi, au contraire...
- Euh, voyons, oui, oui, pour moi aussi, Noël, la dinde, la poule au pot comme disait un de mes pré ...
- Jouisseur ! Profiteur !
- Vous n'avez pas profité un peu de la vie ?
- Non justement. Ma vie a difficile été. Pas de parents, la grande guerre, et ma grand'mère, à Vienne, une mauvaise femme, impure, je la soupçonnais. La faim, pas d'espoir. La crise, les politiks, pleins les poches, banquiers, affairistes !
- Nous y voilà. Les voilà ces fameux souvenirs d'enfance !
- Ja ja, souvenirs, souvenirs d'adulte aussi, un anéanti pays, des crever de faim gens, mauvais moral. On devait quelque chose faire. Je l'ai fait. J'ai pris le pouvoir, avec nombreuses péripéties, Munich, le Reichstag. Des hommes sont morts. Il fallait que ça soit. Ja, sacrifices de braves. Sacrifices de Mensch aussi. Nécessaire. Gel ! Ach, je m'emporte. Eva wurde me gronder.
- Et bien, puis-je vous dire ce que, moi, je vais plaider ? Hé, hé?
- ...
- Je compte plaider...
- Je ne suis pas intéressé. Cela est pour moi complètement égal.
- Un peu de coeur, Monsieur. Nous sommes sur le même petit nuage si je peux dire. Aujourd'hui même, nous serons fixés sur le sort de notre âme, pour l'éternité.
- So, gut, gut, dites-moi, mon ami.
- Tout d'abord, savez-vous que nous nous ressemblons vous et moi ? Des parents modestes, un même parcours, militaire et politique, long et besogneux, de mêmes batailles dans les sables d'Afrique, dans la neige de Moscou. Puis, vous comme moi avons été, disons, trahis par des incapables. Bref...
- So, was werden Sie plaider ?
- Ah oui. La folie, je vais plaider la folie. Voyez, je suis un méditerranéen, moi. A mon époque, pour s'en sortir, il fallait s'exiler sur le continent. Chez des gens durs, peu accueillants. Pas de cigale, pas d'olive, mais des pavés, des plaines de blé. Je crois sincèrement, sincèreument-hé, que je suis devenu fou, fou de pouvoir, ivre de puissance. Et, en plus, cette Joséphine qui ne me donnait pas d'enfant...
- Achtung, voilà le nuage qui s'ouvre ! C'est mon tour ! C'est à moi ! J'ai élevé moi à un rang, un rang ! Tout à fait vraiment kolossal. Clair ? Je veux chez Saint Pierre entrer... Ach, Saint Pierre, merci me recevoir. Sortez vous, tous les autres, Raus ! Oui toi aussi le Mensch avec les lauriers sur la tête ! Sors de là, ton procès est fini ! Laisse-moi seul avec Sankt Peter ! Mais, mais, que..., Mensch, ta toge, je suis pris dans ta sale toge, dégagez, lâche-moi ! Mais... Au secours Napoléon, mon ami, Napoléon, aidez-moi, retenez moi, ce Mensch m'entraîne vers l'enfer...
- Je ne peux pas, Adolphe, oui, moi..., moi aussi. Ah, je suis entraîné avec vous. Mais, cette âme en toge, on dirait..., mais, oui, un Romain !
- Un Romain ? Un Italien ! Serait-ce le Duce ? Mussolini, dégagez votre habit ! Via ! Via ! Gott ! Lass mir ! Signor Benito, vous me reconnaissez ? Bitte, Hilfe, e pericoloso ! Seccuro !
- Paix ! Je ne suis pas votre Mussolili. Je me nomme Cesar Imperator. Ecoutez-moi ! Saint Pierre me condamne à l'enfer éternel. Toi, Napoléon, tu es la réincarnation de ma personne ! Toi, Adolphe, tu es la réincarnation de Napoléon ! Pas de jugement pour vous. Nous allons tous...
- Aber, qui est la réincarnation de moi ?
.
.
Posté le 03.06.2007 par alineas
.
1 bis
- Alors tu vas vraiment faire ça ? Évoquer tes souvenirs d’enfance ! Recommencer encore et encore ? Non ? demande l’homme.
- Si ! Siiiii ! Sissi ! chantonne la jeune femme sans le regarder, chaque fois qu’il le faudra ! chaque fois qu’il l’a fallu !
Arriver rue Bellavoine. Apprendre à épeler B-E-2L-A-V-O-I-N-E. 1 bis. Habiter le cinquième palier, soit le deuxième étage et demi ! Découvrir le jardin, la cascade, « Les Eaux Vives » qui donnent leur nom à la résidence. Oser franchir les trois pierres du gué pour passer de l’autre côté et monter jusqu’au déversoir. Éssayer d’attraper des têtards et pourquoi pas des salamandres. En apercevoir une ! Courir, jouer, voir un jour la foudre tomber sur les cisailles à manche de bois du gardien.
Passer devant le bâtiment A. Pas derrière, les buissons sont trop sombres.
Longer le bâtiment C et monter le petit chemin où l’on s’assoit, quelquefois, pour apprendre ses leçons au pied de l’acacia. Continuer le chemin le matin pour en sortir rue Victor Hugo. Suivre la rue bordée de grands jardins de propriétés laissées à l’abandon. Territoires interdits aux jeux, territoires de jeux interdits !
Tourner côte de Versailles et descendre le raidillon, long escalier qui mène à l’école « Général Leclerc », près de la maison du sculpteur. Ses statues ornent la façade de l’école maternelle. Le raidillon est étroit et, quand on est seule, les pas résonnent, on a peur et on dévale à toute allure.
Directeur de l’école des garçons, Monsieur Moulinneuf. Directrice de l’école des filles, Madame Moulinneuf. Ils font tous les deux classe aux CM2.
Avec les filles, il y a aussi des « grandes » en classe de certificat d’étude, quatre ou cinq dont 2 sœurs, les « Marie…. ». Écouter les leçons de la classe de « certif » quand on a fini ses exercices. Être envoyée par Madame, porter un mot à Monsieur. Traverser le couloir silencieux. Franchir la porte qui sépare les deux parties du bâtiment. Frapper à la porte de Monsieur. Ouvrir la porte.
Les garçons, quelle émotion ! Donner le mot et repartir dans le silence des couloirs, hors du temps.
Jouer à deux balles à la récré et chantonner : « Partie simple, de la simple, sans bouger, sans parler (hum, hum), sans rire, d’une main, de l’autre……
Repartir le soir après le « cours », par l’Ermitage, le raidillon est trop sombre. Passer devant « Les Castors » et imaginer ces animaux constructeurs à chaque fois. Traverser la station Elf, les « ronds rouges », puis les « Eaux Vives-Le Verger ». Arriver au 1bis.
Jouer, quelquefois, dans le jardin bordé par la rue de la Mine, la rue Bellavoine et l’avenue du Général de Gaulle. N’avoir pas cours un jour, parce que, justement, le Général passe par Le Pecq. Etre alignés à L’Ermitage et le voir debout dans sa D.S. noire.
Être admise au lycée, pas au C.E.G. Forcément, Prix d’Excellence, Salle des Fêtes, Monsieur le Maire, une pile de livres reliés en rouge !
Partir alors du 1 bis le matin, monter la rue Bellavoine, la rue de Saint-Germain. Traverser au feu et passer devant le Lycée Marcel Roby… Les garçons, quelle émotion ! Rue Giraud Teulon, rue Alexandre Dumas, longer l’école privée dont on se moque au Lycée de jeunes filles Claude Debussy. Arriver à « La Grotte », le bâtiment des sixièmes et des cinquièmes. Quatorze minutes, montre en main !
Le soir, on accélère au retour. D’abord la rue de Saint-Germain descend et puis, les maisons qui la longent sont en mauvais état. Quelquefois une voiture noire vous frôle en passant et on a le cœur qui bat. Le bougnat fait encore le coin de la rue Bellavoine où la clinique « Les Tilleuls » semble si mystérieuse.
Aller à Saint-Wandrille à la messe et au catéchisme. Une seule tour, un seul clocher et jamais assez de sous pour le deuxième. Connaître le Curé, ancien prisonnier dans les camps comme son frère l’Abbé. Plus tard, fréquenter la chorale. Répéter au presbytère une fois par semaine. Redescendre tous ensemble, après la répétition, la rue Bellavoine, éclairée par quelques rares lampadaires. Les garçons, quelle émotion !
Participer au rêve fou du Curé de bâtir une Maison Paroissiale, et faire la kermesse alors que c’est juste une structure en béton brut. Après, il n’y aura plus de sous pour continuer. Le vieux Pecq, l’école du Centre, la rue de Paris, les cafés sombres, les deux boulangeries côte à côte - une histoire de famille. L’une fait un pain moderne et sans goût, l’autre des baguettes à la mie jaune et goûteuse. En face, il y a une grande épicerie, entre la Poste et la pharmacie.
Aller faire les courses le mercredi à l’épicerie et revenir au 1 bis le dos tordu par le poids du panier - un bras puis l’autre - à petits pas rapides. S’arrêter le long de l’avenue, le long des jardins redevenus sauvages jusqu’à la rue Bellavoine. Éviter surtout la rue de la Mine qui fait si peur avec ses maisons délabrées et ses voitures noires cabossées.
Avoir quatorze ans, un Solex et pousser l’exploration jusqu’au « Domaine de Granchamp » si grand, si riche… Aller voir les amies de lycée. Explorer les Vignes Benettes et découvrir dans le désordre, le Café, le bowling, la piscine, la salle de répétition. Une église si moderne. Et encore quelques vergers.
Vivre.
Et découvrir un jour qu’il y a des immeubles absolument partout là-haut. Que les rues de Granchamp sont toutes petites. Que rue de Paris, tout a changé. Que la poste a investi le rêve du Curé et sa Maison paroissiale. Que l’école du Centre est ornée d’un magnifique trompe-l’œil. Qu’il n’y a plus de jardins abandonnés le long de l’avenue mais des logements. Que la rue de la Mine est toute droite et toute neuve. Que, route de Saint-Germain, les maisons ont toutes été rénovées et que le bougnat n’y est plus. Que les lycées sont devenus un et mixte. Que « La Grotte » a disparu au profit d’un parking.
Que l’école « Général Leclerc » est mixte elle aussi. Que le raidillon existe toujours. Que le long de la rue Victor Hugo, les anciennes propriétés ont laissé leur place à des résidences chics.
Que l’accès aux « Eaux Vives » dans cette rue a été fermé. Que la cascade est toujours là et que le gué qui impressionnait tant fait tout au plus soixante-dix centimètres.
Mais que Saint-Wandrille, n’a toujours qu’une seule tour-clocher !
Murmurer ainsi encore et encore. Se taire.
Se bercer aussi en parcourant les chemins de l’enfance les soirs de désespoir.
S’endormir enfin !
Pour oublier avoir été suivie un soir d’hiver. La rue était déserte. La voiture noire s’est arrêtée. Courir ! Crier ! L’homme a été plus rapide et l’a embarquée. Il y a huit ans.
Et pendant huit ans, pour ne pas oublier qui elle est, d’où elle vient, pour exister malgré tout, pour espérer toujours, jour après jour, elle a recréé son histoire.
Pour oublier la peur, puis la honte, puis la culpabilité d’être ainsi prisonnière jusqu’à il y a un mois où elle s’est échappée.
Pour oublier que sa famille l’a oubliée. Sans doute. Sans aucun doute ! ainsi que lui répétait l’homme de la voiture noire.
- La séance est finie. On se revoit, demain même heure ! dit l’homme en blouse blanche.
- À demain ! chantonne la jeune femme, en quittant la pièce.
.
.
Posté le 03.06.2007 par alineas
.
Dresde 1956
Anna, la boulangère regarde arriver son élégant voisin. Il est matinal comme d’habitude et porte un soin particulier à sa tenue. Son pantalon gris est parfaitement repassé et sa chemise noire flotte sur lui avec une nonchalance étudiée. Karl est militaire. Les hommes n’apprennent pas seulement à se battre à l’armée.
Il achète son petit pain habituel et échange quelques mots avec Anna.
Karl sourit en s’éloignant. Anna a un petit béguin pour moi. Il faudra y penser.
Mais Karl cache une fêlure qui le rend timide. Il garde des séquelles d’une blessure et d’une maladie de fin de guerre. Ma mémoire est comme cette ville, pleine de trous, songe-t-il. Il se souvient de son enfance, de ses parents et de ses frères et sœurs et pourtant, en dépit de ses efforts, il n’a pas pu les retrouver après la guerre. Sont-ils morts dans le bombardement de Dresde du 13 février 1945 ? Sont-ils installés en Allemagne de l’Ouest ? De la période de guerre, il ne connaît que ce que lui ont appris les archives et son dossier militaire.
Connaîtra-t-il un jour une renaissance comme cette ville ? L’extérieur de l’Opéra Semper a été reconstruit. Le Palais Zwinger est en cours de reconstruction. Les logements neufs donnent à la ville un air pimpant. La vallée de l’Elbe est si belle et la proximité de Meissen, capitale de la porcelaine de Saxe, ajoute au renom de la ville.
Il se dirige vers le square pour déguster sa friandise. Son regard est attiré par une revue en papier glacé dans le kiosque. Il l’achète et s’installe sur un banc pour la feuilleter.
Il est fasciné par une photo. Dresde un an après la guerre, quelle désolation ! Dix ans sont passés. Le square arboré a un aspect riant. Certains arbres sont vieux. Ils ont été épargnés par les bombardements.
Le photographe a su saisir la lassitude et la tristesse de ces gens qui déplacent des briques. Que vont trouver ces vieillards ? De misérables objets de tous les jours, si précieux pour les habitants, ou même des restes humains de personnes disparues. Karl a une bouffée de reconnaissance pour le photographe. Enfin, les Allemands ne sont plus présentés comme des tortionnaires mais comme des victimes.
Il se lève et part pour la base aérienne. En passant devant la vitrine du coiffeur, il se regarde dans la glace. Même en civil j’ai l’air de porter l’uniforme pense-t-il. Grand, droit, avec un port de tête énergique, j’attire encore bien des regards de jeunes filles. Mes cheveux sont un peu moins blonds. Mon regard semble mystérieux. Mes traits réguliers ne sont presque pas altérés par les rides.
J’ai reçu une médaille pour l’une de mes missions de bombardement sur Londres. C’est pourquoi j’aime porter ma grande tenue d’aviateur.
Je suis énervé par la lecture des journaux du matin. Ils parlent de l’Allemagne vaincue, de l’Allemagne humiliée, de l’Allemagne coupée en deux. Nous sommes liés à la grande URSS maintenant.
Hitler était-il si diabolique ? Bien sûr, il n’aimait pas les juifs. Mais qui les aime ? Cette hypocrisie est agaçante.
Les Anglais ont-ils été si malheureux sous nos bombardements ?
Un petit signal s’allume dans ma tête. Je m’installe sur un banc pour regarder à nouveau la photo. Bon sang, l’homme, debout appuyé sur une pelle, c’est moi.
J’étais si misérable en 1946. Malade, n’ayant pas encore retrouvé mon passé militaire et réintégré l’armée. Je paraissais dix ans de plus.
Sur le cliché, je regarde le photographe. Et soudain, je me souviens de cette scène avec une précision étonnante. J’étais furieux. Ce petit homme, au visage délicat et à la drôle de casquette, jouait les voyeurs. Je le revois.
Et je comprends. Mon rêve, qui me laisse en sueur le matin, tentant de me souvenir d’un visage qui me regarde ! C’est le visage de ce photographe. Pourquoi m’obsède-t-il à ce point ?
1946, Karl
Le souffle me manque. L’air humide me taraude les poumons. Le bruit de la chute incessante des éboulis que l’on remue, le gémissement de la vieille femme accroupie à côté de moi, l’odeur de poussière, de moisissure, de mort… C’est trop pour moi. Je n’en peux plus. Pause. Je ne pensais pas que ce serait aussi dur de revenir à Dresde. Ils s’activent tous avec acharnement derrière moi, comme pour oublier. Mais moi, je n’en peux plus. J’ai froid. Mes vêtements ne sont pas assez chauds, et encore j’ai la chance d’avoir une casquette. Je me fatigue vite. Les gens en sont toujours étonnés, vu ma stature. La tuberculose me ronge… La pelle que je manie est trop lourde … Au moins, elle me sert de béquille.
Tout à l’heure, j’ai parlé à la vieille femme et à son mari. C’est drôle… Lui, ne dit presque rien. Il n’a pas les mains pour prendre des briques. On sent qu’il n’a pas fait ça toute sa vie. Ce n’est pas comme moi, avant. Je crois qu’il était professeur de musique ou quelque chose comme ça. Qu’est-ce qu’il espère ? Elle, je sais qu’elle s’est mise dans tête de retrouver quelque chose de sa maison, comme elle dit. Comme si on pouvait retrouver quoi que ce soit après cette putain de guerre !… Avec les charognards de tous poils… D’ailleurs, il y en a un d’une autre espèce devant moi. Pourquoi il prend des photos celui-là ? C’est pas bien de profiter de la misère du monde ! Je suis sûr qu’il est américain ! J’ai envie de lui foutre un coup de poing dans la gueule ! Ou même une brique, ce n’est pas ce qui manque ! ou un coup de pelle… mais, merde, je n’en ai pas la force… !
J’aimerais que la vieille arrête de pleurer, cela me fait penser à Greta. Elle est morte dans le bombardement. Je n’étais pas près d’elle ce jour-là… L’enfer doit ressembler à ce que je vois : le vide, le chaos, les ruines le froid…
Pourtant, on imagine toujours que l’enfer est brûlant, c’est comme ça qu’on le montre dans les églises, avec flammes. Mais moi, j’ai vu trop de choses… Il n’y a plus rien ! Où était Dieu dans cette guerre ? ! Je crois que j’aurai toujours froid.
1946, Le photographe
Dresde est grise depuis un an déjà. Au printemps comme en hiver, Dresde est en cendres, Dresde est en pleurs. Dans ce qui fut la Vogelstrasse, je marche péniblement au milieu des ruines. J’avance doucement car je ne veux pas être remarqué : je suis seul à avancer. Pour tous, le temps s’est arrêté. Il y a un an jour pour jour. Pendant de longues heures, Dresde s’est écroulée sur elle-même, se donnant tout entière et sans résistance à l’assaut des bombes. Dresde ville martyre, a calmé, à quelques jours de la fin de la guerre, la colère des Alliés. Le monde s’est délecté des photos de la ville ravagée. Comme si elle avait stigmatisé toutes les haines.
Aujourd’hui, presque rien n’a changé. Je me fraye un chemin, entre les débris qui ont été rassemblés grossièrement sur les cotés. Partout des gens de tout âge ramassent et trient les décombres. Au champs de ruines et de cendres s’est peu à peu substitué un amoncellement de gravats : les briques et les petits morceaux de murs d’un côté, les matériaux plus meubles de l’autre. Les énormes pans de mur qui ont résisté aux bombes sont encore en place. Combien de temps encore ces spectres vont-ils hanter les nuits de la ville ?
Sur ma gauche, mon regard est attiré par un couple de vieillards qui aident à déblayer les ruines. Je ne sais pas ce qui me fascine. Je ressens de la pitié pour cette femme qui pourrait être ma grand-mère. Je l’imagine aux fourneaux en train de préparer des crêpes pour ses petits-enfants. L’homme a un visage fermé tout empreint de dignité. Tous les deux n’ont pour horizon que ce tas de gravats sous lequel est enfouie leur vie.
Je ne peux résister à l’envie de prendre un cliché. Je sors mon appareil et immortalise l’instant sans trop m’attarder sur les réglages. Je ne veux pas les offenser. Je fais vite.
Un homme muni d’une grosse pelle qui travaille à côté d’eux n’a rien perdu de la scène. Il s’arrête et me regarde avec mépris. D’instinct, je me baisse comme pour lui monter ma soumission. Je m’accroupis et commence à trier moi aussi les gravats. Quelques instants plus tard, j’ose un regard vers lui. Il est accoudé sur le manche de sa pelle et sourit d’un air railleur, la bouche déformée par un morceau de bois qui lui tient lieu de cigarette. Je vois là une ouverture. Je sors mon paquet de blondes américaines et lui en propose une d’un geste. Il hésite, le regard fixé sur le paquet. Je sens qu’il en a très envie mais il ne voudra rien accepter d’un Américain. Il est encore trop tôt.
Je n’insiste pas. Je dépose mon paquet de cigarettes sur le tas de gravats poussiéreux qui se trouve entre nous et je repars dans l’autre sens.
1946, Johana
Ce matin, Johana est descendue très tôt acheter le journal. Elle voulait être certaine d’en avoir un exemplaire, sachant qu’un reportage sur le déblaiement des ruines du quartier de l’Hôtel de ville, son quartier d’origine, devait y être publié.
Elle remonte lentement l’escalier, le journal à la main, mais sans l’ouvrir, pour retarder le flot d’émotions auquel elle s’attend. Pour le moment elle se demande si l’article donnera des indications précises sur les opérations en cours, des détails sur les objets, voire les ossements retrouvés, si les photos illustrant les propos du journaliste seront suffisamment nombreuses et pertinentes.
C’était un an auparavant. Déjà un an songe-t-elle. L’enfer tombé du ciel. Une pluie de bombes ininterrompue, déclenchée par les Alliés pour réduire à néant la capacité de nuire de la nation allemande. Que de souffrances pour la population civile, essentiellement des vieillards, des femmes et des enfants, épuisés et affamés par quatre années de guerre.
Johana s’assied dans sa cuisine, se sert un café, et ouvre enfin le journal. Page 4. Elle ne lit pas l’article, elle cherche les photos. La photo. Oui, elle a été publiée. Malgré le brouillard humide qui envahit ses yeux, maintenant elle réalise que c’est bien lui. Karl . Il a considérablement maigri, mais il se tient toujours aussi droit. Pourquoi n’aide-t-il pas les autres à déblayer ? Parce qu’il la regarde. Elle comprend que c’est elle qu’il fixe sans ciller. Cependant il semble absent de lui-même, absent de la réalité qui l’entoure. Que lui est-il arrivé, comment a-t-il survécu depuis cette nuit terrible où leur immeuble s’est effondré sur eux ?
En pleine déroute, son escadron s’était replié sur Dresde, et il avait obtenu une permission de vingt-quatre heures pour entrer chez lui. Ils ne s’étaient pas vus depuis le début de la guerre, elle le croyait mort. Ils n’avaient devant eux qu’une seule nuit pour réparer cette longue déchirure et voilà que le sort s’était encore acharné sur leur vie. Une seule nuit. Celle du bombardement le plus violent que la ville ait jamais subi. Avec une centaine d’autres personnes ils s’étaient engouffrés dans le premier abri venu. Les cris, les larmes, les hurlements de terreur des enfants. La foule les avait séparés. Au matin chacun cherchant l’autre dans la ville rasée, ils ne s’étaient pas retrouvés.
Et voilà qu’elle l’avait croisé, par hasard, un an plus tard, à l’occasion de ce reportage au milieu des ruines de leur ancien quartier. Elle se rappelle de l’étincelle qu’elle a perçue dans son regard lorsqu’elle a appuyée sur le déclencheur. Mais non. Elle s’est trompée. Il ne l’a pas reconnue. Le temps de ranger son appareil photo, il avait disparu. A présent elle pleure, déchirée entre la joie d’avoir au moins un souvenir de lui, cette photo que le rédacteur en chef a accepté de publier, et la détresse d’avoir perdu sans doute à jamais, le seul homme de sa vie.
1956, Karl
Je pâlis. Ma mémoire se réveille, dans le plus grand désordre, par morceaux déchirés.
D’après mon dossier, c’était le 8 août 1944. Je suis monté dans mon avion pour une mission de plus. Il faisait beau. Nous volions en formation et nous n’avons pas été attaqués jusqu’aux côtes anglaises. Ensuite, nous nous sommes dispersés pour suivre les consignes de l’action. J’ai essuyé quelques tirs qui n’ont pas provoqué de dégâts majeurs. J’ai fais un premier passage au dessus de Londres à basse altitude. Mes bombes explosaient juste après mon passage, créant un nuage de poussière et de feu. Obéissant aux ordres, j’ai fait un deuxième passage pour vérifier la destruction de mon objectif principal, un entrepôt de munitions.
Je volais bas et je les ai vues. Deux fillettes étaient assises au bord d’un cratère. Leur visage hagard était tourné vers moi. La plus grande tenait dans sa main gauche son bras droit détaché du corps. La plus petite avait une jambe en sang curieusement courte.
Je vacille sur mes jambes. Comment avais-je pu oublier cette scène ?
Mais je me ressaisis vite. Je suis un combattant, un héros.
Puis me reviennent des images du héros déchu. Blessé à la tête lors du bombardement de Dresde, j’ai été conduit à l’hôpital de Chemnitz. Deux mois n’ont pas suffit pour reconstituer ma mémoire déchirée. J’ai erré à Dresde plusieurs mois avant de découvrir que je savais piloter un avion et que j’avais un passé de pilote. Mon dossier retrouvé m’a permis de réintégrer l’armée.
Je repense à ce photographe et un nom surgit. Johana ! C’était elle, habillée en homme. Je l’aimais.
Je dois la retrouver dans cette ville ou en Allemagne. Et je dois reconstruire mes souvenirs d’elle, heureux et douloureux.
.
.
Posté le 07.05.2007 par alineas
.
Camp palestinien de Moukaref
-S’il te plaît mon fils, ne pars pas ! Je t’en prie, tu es le dernier homme de la famille, ne pars pas !
Ton père est mort de maladie l’hiver dernier. Tes frères sont morts au combat. Tes sœurs sont veuves et sont déjà parties avec leurs enfants. Elles m’attendent à l’entrée du camp dans les abris… Je suis là, je te supplie… Reste avec nous pour nous protéger et nous aider….
Tu vois, je reste là. Je ne fuis pas malgré les bombes, je t’attends. Je ne bougerai pas tant que tu ne m’accompagneras pas !
Qu’as-tu à faire d’aller te battre ? L’honneur de la famille ? Mais tes frères et tes beaux-frères ont déjà donné leur sang ! La famille a déjà payé… Tu dois protection à tes neveux et à tes nièces maintenant ! Pour qu’ils puissent grandir… En paix, serait trop beau bien sûr, mais un jour peut-être… Allons, pose cette mitraillette mon fils et reste avec nous…
Ton père a travaillé dur pour que tu ailles à l’école. Tu es le plus jeune de la famille et ton père qui t’aimait tant, voulait que tu deviennes instituteur. Ton père, qui ne savait ni lire ni écrire, juste louer ses bras au travail, était si fier de toi ! Quand il est mort cet hiver, ses derniers mots ont été pour toi. Cher fils !
Si tu restes avec nous, tu pourras faire ton métier d’instituteur, apprendre à lire et à écrire à tes neveux et nièces mais aussi aux autres enfants du camp. Si tu pars, qui veillera sur eux, qui leur apprendra l’histoire de notre peuple, qui leur permettra de lire, d’écrire et d’arriver ainsi à mieux gagner leur vie qu’en s’usant à louer leurs bras ?
Ton père a voulu que tu sois instituteur car il espérait qu’un jour notre peuple se réinstallerait en Palestine et vivrait en paix ; alors, il faudrait ouvrir des écoles et tu aurais du travail…
Ce jour n’est pas arrivé hélas ! mais, dans quelques jours peut-être, les bombes ne tomberont plus sur le camp et nous reviendrons ici. Et si tu es avec nous, alors les enfants pourront rêver à autre chose après avoir écouté les histoires que tu leur liras. Tu sais combien ils crient les nuits qui suivent les bombardements…
Je ne sais pas lire, je ne sais pas écrire. Tes sœurs et tes belles-sœurs, non plus. Qui aidera ces enfants à apprendre ? Qui réalisera le rêve de ton père de faire un jour des écoles pour les enfants de Palestine ? Tu peux faire cela. Tu peux y participer. Sois fidèle à ton père, mon fils, je te prie….
N’aie pas peur de passer pour un lâche ! Il faut du courage pour prendre cette décision. Les hommes blessés ont besoin de médecins qui restent hors des combats pour les soigner. Les enfants de ce camp ont besoin de toi pour les aider à grandir !
Ton père pensait que si nous savions lire et écrire comme nos ennemis alors nous pourrions mieux nous battre et défendre notre peuple. Honore-le en réalisant son souhait !
Encore une fois, je t’en supplie mon fils, ne pars pas au combat ! Pose cette arme et viens avec moi auprès de ta famille !
- C’est à peu près ce que j’ai entendu le 10 juillet dans ce camp de réfugiés, dit le photographe à son chef d’édition penché sur la table lumineuse et qui examinait tous les clichés ramenés pour en choisir un. Je l’ai entendue supplier ainsi au milieu des explosions qui nous entouraient. Et puis soudain, plus rien. Plus rien du tout. Je suis devenu sourd. Une bombe a explosé près de nous, près d’eux. Le fils est tombé dans les bras de sa mère. Morts tous les deux. Son arme reposait par terre.
Jerusalem
Le 13 juillet, un matin comme les autres, Madame Benayem rentre chez elle, le quotidien acheté au coin de la rue est posé sur le panier des courses. Cette mère de famille d'une cinquantaine d'années pourtant habituée à tous les évènements dramatiques vécus ces dernières années, ouvre le journal avec appréhension... Un gros titre annonce une fois de plus des affrontements dans un camp palestinien au Liban. On ne s'habitue pas au malheur, Madame Benayem ne peut pas vivre normalement, elle est dépressive, ne s'occupe plus d'elle, son aspect extérieur, elle s'en moque, la coquetterie elle ne sait plus ce que c'est; les nuits sans sommeil, l'inquiétude ont creusé ses traits, elle paraît plus âgée. Elle pense sans arrêt à son fils qui s'est engagé dans l'armée et qui défend un check-point à la frontière israélo-libanaise.
Et voilà une fois de plus cette photo chargée de violence destructrice, de maisons en flammes, de gens qui fuient. Cette femme au premier plan qui semble implorer le soldat ce pourrait être elle, Madame Benayem. Elle s'imagine un jour dans une situation semblable, obligée de quitter son quartier pour le moment épargné...Ferait-elle preuve de courage? Saurait-elle affronter l'ennemi avec courage, lui dire tout ce qu'elle pense de ces querelles sans fin entre palestiniens,israéliens et libanais? Les pensées sombres bourdonnent dans sa tête, elle est incapable de penser à ses devoirs de maîtresse de maison, au repas qu'elle doit préparer pour un mari encore au travail et une jeune fille en dernière année de lycée. Son esprit à nouveau s'évade vers son fils David; ce soldat à droite sur la photo, cagoulé, une kalachnikov à la main, ce pourrait être lui, elle a du mal à l'imaginer se comportant brutalement. La guerre a ceci d'atroce qu'elle transforme les êtres les plus doux en guerriers sans états d'âme. Comme elle aimerait que tout ceci prenne fin ! Elle qui n'a jamais demandé rien d'impossible à la vie, juste des bonheurs simples, pouvoir marcher sans crainte dans la rue, faire une promenade à la campagne sans se heurter à des interdictions, sans craindre de poser le pied sur une mine...Que font donc tous ces hommes politiques qui semblent se complaire dans des conflits sans fin?
Madame Benayem est une femme pleine de bon sens,elle n'a aucune idée sur la façon dont pourrait se terminer ce conflit, que peut-elle faire, elle si modeste, ne peut-elle que se lamenter?
Au milieu de la cuisine, près du panier non encore déballé, elle essaie de se donner de l'espoir...Dehors le ciel est d'un bleu transparent, les oiseaux pépient sur la petite place, aucune impression de guerre dans son quartier resté calme.
Et puis, David a une permission à la fin de la semaine, toute la famille sera à nouveau réunie, elle s'en veut d'avoir été aussi défaitiste. La paix, oui la paix sera pour demain.
Beyrouth
Une infirmière m'a donné un journal, daté du 13 juillet, dans lequel j'ai trouvé cette photo, vieille de 3 jours.
Devant un soldat, je reconnais la femme sans âge, malgré ses 40 ans, Nadia.
L'expression de son visage légèrement penché à gauche, les avant-bras devant elle, les mains ouvertes tournées vers le ciel, aucun doute, elle implore de l'aide.
Elle qui avait été si forte malgré la perte de son mari et de ses cinq enfants.
Comme beaucoup de veuves, femmes victimes oubliées des guerres, elle avait quitté son village de Palestine pour arriver dans ce camp de réfugiés au Liban.
C'est là que nous nous sommes rencontrées un mois auparavant.
Là aussi où nous étions devenues, petit à petit, comme deux amies de toujours, des sœurs de cœur.
Nous formions une bonne équipe, elle la paysanne et moi la citadine, partageant nos connaissances pour survivre ensemble dans ce camp.
Sur un carnet que j'avais emporté dans ma fuite, j'écrivais les histoires qu'elle racontait aux enfants du camp et à ceux qui rejoignaient son cercle.
Elle était là, au milieu, telle une conteuse venue d'un autre temps, pour nous faire rire, et oublier la triste réalité pour un court moment, mais assez pour y puiser des forces pour continuer à vivre.
Ce jour-là, une vague de panique dans le camp, qu'avaient soulevé les éclats d'obus, de lumière, d'éboulements, de cris..., nous avait séparées.
Le lendemain, je l'ai retrouvée, et pour la première fois, j'ai vu son visage reposé, elle était déjà partie rejoindre les siens.
Mon adieu à Nadia sera aussi, celui à ce camp, ce pays, demain, avec l'aide d'un ami de ma famille, je pars vers l'Europe, emportant avec moi un carnet...
Paris, le 17 juillet, Studio de France-Info
« Barre-toi la mère, barre toi ! Y’a plus rien pour toi ici, va réclamer ta terre aux juifs ! T’as vu le feu là derrière, c’est les juifs! Je suis pas là pour te protéger, je suis pas là pour retrouver tes mômes ou t’apporter de la flotte ou du chocolat ! Barre toi la mère ! Je sais pas ce que c’est que les civils. Y’a les croyants et les juifs ! Moi, je suis un croyant ! Les juifs, ils t’ont tout pris, la mère ! Un jour, ils redonneront ! Un jour, ils cracheront, tu verras ! Moi, je suis là pour que le gars là derrière moi prenne la photo de tes larmes et des maisons qui brûlent ! Pour que le monde haïsse les juifs autant que moi, partout ! Allah est grand ! Tu vois l’artiste là, avec ses trois gosses ? Je suis là pour qu’ils aillent se faire péter dans dix ans au milieu d’un marché à Jérusalem en gueulant de toutes leurs tripes le vrai nom de Dieu !
J’ai pas d’enfant, pas de femme, juste Dieu. Je veux plus t’écouter, la mère ! Je sais pas de quoi tu parles ! La pitié, la paix ! Y’a les chars juifs à ta porte et tu me parles de çà ! Barre toi, la mère ! A la nuit, ils vont ratisser le camp et, tu vois, avec ce flingue, j’en prendrai encore et encore et je les apporterai à Allah ! J’ai une place là-haut, l’imam me l’a dit ! Toi, tes mômes y sont probablement déjà. Espoir, la mère, espoir ! Quand les juifs viendront, prends des pierres et jette les sur eux de toutes les forces de la haine juste ! Toi aussi, tu as une place là- haut avec tes enfants !
Je veux plus t’écouter, la mère ! Y aura jamais de paix et de pitié. Allah est grand ! Barre toi la mère ! »
Vous venez d’entendre un extrait de la bande magnétique que notre envoyé spécial nous a fait parvenir de Moukaref. Ce camp de réfugiés palestiniens, je vous le rappelle, a été investi par l’armée israélienne le dix juillet dernier. Alors, je me tourne vers vous, Jean Pascal : vous êtes consultant auprès de l’Institut Français des Relations Internationales, expert des questions relatives au Moyen-Orient, pensez-vous que la paix dans cette région du monde ait une chance d’aboutir un jour ?
Un problème technique avec l’intervention de Jean Pascal…….
La guerre de Troie
En attendant, je vous signale les représentations qui ont lieu ce mois-ci au Théâtre de la Cité Universitaire. Le spectacle de « La guerre de Troie », nous rappelle que les conflits dans cette région ne datent pas d’hier. En voici un extrait :
« Le palais flambe derrière moi, nuage de flammes rouges et de fumée noire. Les grecs sont entrés dans la ville, ils sont sortis tout armés et casqués du maudit cheval telle Athéan du crâne de Zeus. Metis, la ruse conseillant Ulysse les a accompagnés. Les Troyens ont cru au départ des Grecs dans les vaisseaux de lumière emportés par les flots et le vieillard de l'Océan.
Cassandre, divine fille, tu nous l'avais bien dit de nous méfier du cheval de bois abandonné dans le sable blond. Que ne t'avons-nous écoutée ? Où es-tu à présent ? Dans le temple d'Apollon, environné de guerriers dans la fureur d'Arès comme que je regarde dans les yeux, voilée de mon chagrin tissé par les femmes de Sidon que mon Paris, beau comme un immortel a fait venir sur la mer infinie avec Hélène, libre comme les hommes.
Briséis et Polixème sacrifiées sur le tombeau d'Hector, mon fils bien-aimé, ne sont pas montées dans l'Olympe comme Iphigénie, la fille du Roi des rois mais emportées au royaume d'Hadès où elles pleurent leur vie passée, ombres dans les ombres.
Je vois dans les yeux du soldat qui me regarde mon sort scellé, pareil au leur. Je le supplie. Il a des ordres, celui de me traîner avec les Anciennes et les autres dans le butin d'Agamemnon, butin juste a dit Athéna. Maudite déesse, que m'importe les feux de ton courroux, à présent ! Existe-t-il sur cette terre un guerre juste ? Parlez-en aux mères, aux épouses et aux enfants. Andromaque, Astyanax, où êtes-vous ? Je vous ai vu monter sur les remparts. Derrière vous, volait de la poussière. J'ai vu les autres mères rassembler leurs petits autour d'elles, les guerriers achéens frapper, couper en deux femmes et enfants, emporter les jeunes filles. Maudite déesse, voilà la guerre juste, de sang, de ruines et de larmes.
Esclave, je suis esclave, moi, la reine. Je supplie le soldat de m'aider à rejoindre mon Hector, le valeureux au casque d'airain à la crinière de cheval. Près de moi, le gardien du Palais attend encore, peut-être mes ordres, tête basse, par habitude.
Au loin, la colonne des captives s'éloigne vers le temple. Le soldat a imperceptiblement tourné son regard. Dans un instant, le gardien du Palais sera couché dans son sang. Je serai entraînée dans les pas des captives, enfermée dans le temple où nous attendrons d'être embarquées dans les navires achéens, partagées entre les rois grecs. Nous allons y réfléchir mes soeurs, maintenant que tout est fini. »
.
.
Posté le 01.04.2007 par alineas
.
Un saucisson (à l’ail), à l’étal depuis un certain temps
Quinze heures sonnaient au clocher. Je comptais…Cela faisait déjà plus de six heures que j’étais là, allongé de tout mon long au coté de cette belle toulousaine bien grasse et nous n’avions toujours pas osé engager la conversation. Ce matin, en l’honneur de la “journée mondiale du saucisson à l’ail”, qui vient juste après la” journée de la femme”, j’ai été placé sous le néon, au tout premier rang de l’étalage. Oh, je ne suis pas seul, il y a aussi les cousins de Montbéliard, et ceux des Pyrénées. Même ce grand dadais de Justin Bridoux est là, qui fait le coq au milieu des demoiselles de Frankfort. Il a gardé la ligne, lui! Ce qui n’est pas mon cas, surtout sous la chaleur du néon, qui me liquéfie doucement.
Je n’ose pas bouger au milieu des feuilles d’arbres décoratives qui me font une litière. Je tente un regard du coté de ma beauté du sud-ouest…Quelle merveille! Elle est à son apogée. Elle ne craint pas la chaleur, elle…putain, con! Elle exhale une odeur divine. Les deux moignons qui terminent son corps de chaque coté sont de toute beauté. Sera t-elle encore là demain? Rien n’est moins sûr. Il faut que je lui parle maintenant.
Doucement, je me tourne vers elle, mais elle ne me voit pas. Elle regarde au loin, là-bas vers ce saucisson d’âne, une belle spécialité catalane. Il faut bien reconnaître qu’il a de l’allure, le bougre. Ferme et dur, on devine sa verdeur…Mais qu’irait-elle faire avec ce jeune godelureau à la gueule enfarinée? Et moi, ai-je la moindre chance d’attirer son attention?
Je toussote un peu pour voir…Mon haleine fortement aillée nous entoure alors d’une brume d’intimité. Enfin elle se tourne. Je la vois qui rougis. Son corps lisse et gonflé des meilleurs morceaux de porc se tend vers moi. Je me sens défaillir. Rose de plaisir, je me roule à ses cotés et nous disparaissons sous quelques feuilles décoratives d’où émaneront des effluves romantiques jusque tard dans la nuit.
.
.
Posté le 01.04.2007 par alineas
.
Gentil coquelicot
À 21 ans, je pensais être enfin libérée des remous de l’adolescence et il était temps pour moi d’être une femme, et que le monde en soit informé. J’avais comme atout ma taille, mon joli sourire et ma démarche souple, bien que faussement assurée. Depuis quelques années déjà, j’avais expérimenté le sexe fort, et je pensais en avoir une vue d’ensemble quasi exhaustive. Finalement, il ne me restait plus que la maternité pour compléter le tableau des sensations offertes par un corps de femme, mais ce n’était pas à l’ordre du jour.
Il y avait bien une chose que je n’avais encore jamais tenté : farder mes lèvres de rouge, le porter toute une journée et sourire avec le naturel des femmes accomplies. Détail sans doute anodin pour certains, cet acte portait pour moi une haute valeur symbolique. C’était le signe distinctif de la vraie femme, qui prend la vie comme elle vient, et s’arrange avec grâce pour que les choses tournent toujours à son avantage. Bref, le rouge me paraissait être le medium parfait de la séduction. Rouge comme les lèvres de l’épouse de mon père, qui possédait cette aisance confondante dans l’allure et dans les mots qui me subjugait. J’en attribuais le mérite à cette couleur de laque chinoise qui ornait ses lèvres en permanence le plus naturellement du monde.
Désireuse de jouir moi aussi de ce pouvoir magique, je décidais de tenter l’expérience. Je choisis pour cela un jour où je me rendais en train dans le sud de la France, pour passer quelques jours chez une lointaine cousine que je n’avais pas revue depuis trois ans. Ainsi, à plus de 500 kilomètres de mon domicile, j’étais assurée qu’aucun de mes proches ne serait témoin de cette mascarade.
Une demie heure avant l’arrivée en gare, je me dirigeais vers les toilettes. J’avais acheté pour l’occasion un rouge à lèvre dont le joli nom de “Coquelicot” était écrit en lettres d’or sur le coté de l’étui de plastique laqué noir. Évidemment, j’aurais préféré un endroit mieux assorti à cet instant magique, mais l’émotion qui s’empara de moi lorsque je passais soigneusement le bâton sur mes lèvres me fit oublier ce décor inapproprié. Hypnotisée par la couleur, mes yeux ne quittaient pas mes lèvres dans le miroir, tandis que je les pressais l’une contre l’autre en prenant bien garde que le rouge ne déborde pas.
La texture du fard était agréable et il sentait bon le luxe. Je jouais avec mes lèvres pendant toute la fin du trajet, faisant mine de regarder par la fenêtre, alors que j’y admirais en secret mon reflet irisé. À une ou deux reprises, alors que les voyageurs s’apprêtaient à bientôt quitter le train, je tentais de croiser un regard, afin de tester mes pouvoirs. Oui, j’étais une jeune femme accomplie et sûre d’elle, rien ne pourrait me déparer de ma grâce et de mon aisance naturelle!…
Grisée, je posais le pied sur le quai de la gare et je commençais à avancer au milieu de la foule. Curieusement, mes lèvres me parurent soudain lourdes à porter. Au bout de quelques mètres, j’avais la désagréable impression d’avoir une bouche énorme, une plaie rouge ouverte sur ce qu’il y a de plus honteux. Le rouge agissait sur moi comme un alcool puissant et je sentais l'excès de chaleur s'étendre à mes joues, mon front, mon cou. J'étais écarlate et je transpirais abondement. Chaque pas qui me rapprochait de la sortie accentuait ma nausée.
Prise de panique, je voulus ôter ce rouge qui m’avait trahi, mais je n’avais aucun mouchoir pour le faire. Je me mis à frotter mes lèvres avec le dos de la main, me doutant bien que cette solution ne ferait qu’aggraver le problème. Mais à quelques pas, ma cousine me faisait signe de la main, il était trop tard pour tenter quoi que ce soit d’autre. J’étais l’auteur de mon propre supplice, il était temps d’assumer mes actes. Je respirais profondément et je fendis la foule la tête haute pour la rejoindre. Je me plantais devant elle, avec tout le naturel théâtral dont j’étais encore capable, toute barbouillée de rouge comme une enfant prise en faute avec le rouge de sa maman.
.
.
Posté le 01.04.2007 par alineas
.
Elle et moi
Elle et moi, on se connait depuis que nos mères nous ont imaginés. Nous sommes nés la même année, nous sommes allés à la même école et je l’aime depuis mon premier souffle. Elle fait partie de mon univers depuis que mon univers existe et je refuse de vivre un seul jour loin d’elle, loin de Gaza.
Depuis quelques temps, elle joue avec moi. Pas à nos jeux d’enfants, non, elle attend autre chose. Elle attend de moi quelque chose. Elle reste là à me toiser avec ses yeux comme des astres, croise les pieds, joue avec ses doigts. Aurais-je le courage ?
Elle a ce geste ancestral de ramener sa mèche de cheveux derrière l’oreille. Elle me dévoile un lobe couleur de miel ourlé avec tant de délicatesse qu’il en est impudique. Mon cœur s’emballe. Elle le sait. Ses yeux parfumés à l’extrait de ciel pur me dardent de coté et un sourire sur ses lèvres illumine la Terre entière.
En un éclair je suis près d’elle. Elle n’a pas bougé d’un cil. Nos regards se soudent, nos corps sont des aimants. Au contact de sa bouche, je deviens un homme. Je goûte ses lèvres et je voudrais sentir, voir et écouter de concert, mais j’ai le souffle court et je n’entends que mon cœur fou. Une explosion de bonheur à mes oreilles.
Tout à coup, elle ouvre la bouche et se presse encore plus contre mon corps. Je la serre de mes bras d’homme tout neuf. Elle s’abandonne et pousse un gémissement. J’explore sa bouche avec ma langue, tout y est bon et chaud…mais un goût de sang me surprend. J’ouvre les yeux et quitte ses lèvres pendant qu’elle s’écroule à mes pieds.
Une balle perdue sans doute.
.
.